4.48 Psychose: Je est un leurre

Dans la pièce 4.48 Psychose, Sophie Cadieux incarne avec brio... (Photo Nicolas Descteaux, fournie par La Chapelle)

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Dans la pièce 4.48 Psychose, Sophie Cadieux incarne avec brio l'alter ego de l'auteure Sarah Kane, qui s'est pendue à 28 ans.

Photo Nicolas Descteaux, fournie par La Chapelle

La PresseLuc Boulanger 4/5

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Luc Boulanger
La Presse

Dans l'intime salle de La Chapelle, à Montréal (100 places), on peut voir actuellement quelque chose comme un grand petit spectacle. Il s'agit de 4.48 Psychose, l'ultime pièce de Sarah Kane, sorte d'étoile filante de la dramaturgie anglaise, dont l'oeuvre (une demi-douzaine de pièces) suscite un engouement depuis sa mort, en février 1999.

On dit souvent que 4.48 Psychose est un appel à l'aide lancé par une jeune femme malade, anéantie, suicidaire. C'est réducteur. Certes, l'auteure s'est pendue à 28 ans, dans les toilettes d'un hôpital de Londres, six mois après avoir écrit sa pièce. Or, par-delà le mythe, il faut surtout s'attarder aux qualités littéraires du texte et à la puissance de la parole théâtrale.

4.48 Psychose est une pièce unique, tant dans la forme que dans le fond ; très dure, mais aussi traversée d'humour noir et d'éclairs de poésie.

Oscillant entre monologues intérieurs et dialogues imaginaires avec un médecin, l'alter ego de Kane (joué avec brio par Sophie Cadieux) ne se contente pas d'exister. Le personnage décortique devant nous ses pensées, ses émotions, en déplorant l'impossibilité de fusionner l'esprit et le corps.

Avec sa mise en scène claire, riche et foisonnante, Florent Siaud s'éloigne du côté froid qu'on peut accoler à l'oeuvre, aidé par la très bonne traduction de Guillaume Corbeil et le travail des concepteurs.

La vidéo très présente, le décor et les éclairages magnifiques, aux couleurs chaudes et rougeoyantes (signés par Romain Fabre et Nicolas Descôteaux), donnent à cette descente aux enfers quelque chose de très sensuel. Plus que le cerveau, le coeur est l'organe au centre de la proposition de Florent Siaud.

L'ENFER, COMME RIMBAUD

La pièce est aussi une charge contre l'individualisme. On a comparé la dramaturge anglaise à Beckett et à Pinter. Elle nous fait plutôt penser à Rimbaud. Le poète de Charleville a écrit Une saison en enfer en réaction à la bourgeoisie de province ; Kane dénonce pour sa part « l'esprit pervers de la majorité morale ». Ces gens qui s'imaginent que le simple fait de croire en soi, de se répéter ces lieux communs sur le bonheur et la vie équilibrée, chasse la souffrance et la maladie mentale.

« J'ai perdu tout intérêt envers les autres », confie l'alter ego de Kane, avant d'entamer une énumération des symptômes d'une dépression profonde. « Et je refuse de vivre dans un monde comme celui-là. »

Contrairement à l'affirmation du poète René Char, « la lucidité est la blessure la plus proche du soleil », Sarah Kane emmerde la lumière ! Et la foi : « Va te faire foutre, Dieu, parce que tu me fais aimer quelqu'un qui n'existe pas », écrit Kane.

C'est bien le drame de Sarah Kane : née pour aimer et se frapper constamment contre le mur d'un monde indifférent.

_____________

4.48 Psychose

De Sarah Kane

Mise en scène par Florent Siaud

Avec Sophie Cadieux

Au Théâtre La Chapelle, jusqu'au 6 février

4 étoiles

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