Catherine Frot: une fleur dans le désert

Dans Oh les beaux jours, Catherine Frot doit jouer... (PHOTO PASCAL VICTOR, FOURNIE PAR LE TNM)

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Dans Oh les beaux jours, Catherine Frot doit jouer dans l'immobilité tout en défendant un texte de 80 pages...

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Ce n'est pas tous les jours que le Québec accueille des vedettes du cinéma dans ses théâtres. Il y a deux ans, John Malkovitch avait prêté ses traits à Casanova dans The Giacomo Variations. Cette fois, c'est au tour de l'actrice française Catherine Frot de monter sur les planches où elle interprétera le rôle de Winnie dans la pièce Oh les beaux jours de Samuel Beckett.

Révélée au cinéma en 1996 dans l'adaptation de la pièce Un air de famille, de Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui, Catherine Frot a depuis mené une fructueuse carrière au grand écran: Le dîner de cons, La dilettante, Chouchou, Odette Toulemonde... Mais l'appel est venu tard. Jusqu'à l'âge de 38 ans, l'actrice française s'est en effet consacrée au théâtre.

«J'ai joué pendant 15 ans au théâtre avant de commencer à faire du cinéma, rappelle l'actrice en entrevue téléphonique avec La Presse. Même après, j'ai continué de jouer sur scène, notamment dans des pièces de Yasmina Reza et de Florian Zeller. C'est une nécessité. Quand on commence par le théâtre, il y a un besoin réel de continuer à en faire.»

Son retour sur les planches en 2012 dans la pièce Oh les beaux jours, de Samuel Beckett (dans une mise en scène de Marc Paquien), n'avait donc rien de surprenant. D'autant que Catherine Frot rêve d'incarner le personnage de Winnie depuis de nombreuses années. À quelques jours de son arrivée au Québec, La Presse lui a posé quelques questions.

C'est la première fois que vous jouez au Québec. Qu'est-ce que vous appréhendez le plus? Ou qu'est-ce que vous espérez?

Disons que j'appréhende un peu - même si c'est mêlé de plaisir - de reprendre ce texte qui est quand même un sommet de la littérature. Ce qui m'intrigue, en effet, c'est de voir le sentiment que va provoquer la pièce au Québec en comparaison de ce qu'elle suscite en France. Qu'est-ce qui va se passer chez vous? J'ai hâte de voir, parce que ce texte peut être lu ou reçu de différentes manières.

Vous dites rêver depuis longtemps d'incarner le personnage de Winnie. Pourquoi?

Ça fait longtemps, effectivement. Quand j'avais 18 ans, je l'ai vue jouée par Madeleine Renaud, à Paris, et ça m'a beaucoup marquée. La proposition esthétique de cette femme qui s'enfonce lentement dans un monticule, avec ce mari derrière, caché, qu'on voit à peine, presque de dos, alors qu'elle pérore face au public, je l'ai trouvée magique. Très rare. Une proposition énigmatique, drôle et tragique.

C'est vrai que le personnage de Winnie est à la fois tragique et comique, on pourrait même dire clownesque. Elle a quelque chose d'Odette Toulemonde, d'ailleurs... C'est un profil qui vous correspond?

Oui, exactement. C'est ce que je pense. Le fait d'avoir le même âge qu'elle, aussi, ça m'a intéressée. J'ai appris que Samuel Beckett et Roger Blin, qui était le metteur en scène de la version avec Madeleine Renaud, se sont dit, un jour en fin de repas: c'est un rôle qu'il faudrait proposer à Jacqueline Maillan... Ce que je veux dire, c'est que ce rôle a souvent été confié à des femmes plus âgées que ne le prévoit la pièce. Mais elle a 50 ans, Winnie. Ce n'est pas une histoire de mort. C'est une pièce sur le temps qui passe, l'ennui, le sentiment de vide, l'angoisse du vide...

C'est quand même moins sombre que ce qu'on pourrait croire, non?

Oui, mais c'est quand même très sombre par moments. C'est vraiment entre les deux. Entre le haut et le bas. D'ailleurs, c'est conçu comme ça. Elle est en haut, lui est en bas. Ça parle beaucoup de la pesanteur des choses, mais avec poésie. Nous sommes entre le divertissement de cette femme qui fait son show et une réelle angoisse de vivre.

Vous avez dit qu'à 50 ans, vous étiez prête à jouer des rôles plus difficiles. Qu'est-ce qui est le plus difficile dans cette pièce de Beckett?

C'est la grande solitude qu'on ressent. C'est aussi 80 pages de texte «non-stop». Ça ne s'arrête jamais. C'est une toupie. Là, il y a une réelle difficulté.

Jouer dans l'immobilité, ça doit aussi être difficile. Où puisez-vous votre énergie pour avoir de la présence sur scène?

Ah, ça, c'est l'étrangeté! C'est une vraie difficulté! Je cherche tous les soirs à la résoudre. On explore ce rôle, c'est sans fin. Il n'y a pas de perfection possible. C'est un sentiment qu'on partage avec le public et qui est un peu vertigineux. L'espace de jeu est très étroit, totalement immobile, mais c'est intéressant, parce que dans ce chemin très étroit, il y a ce texte.

Comment vous êtes-vous préparée à jouer ce rôle?

C'est un exercice de mémoire. Il y a des choses qui se répètent sans se répéter vraiment. C'est écrit comme une partition de musique. Il n'y a pas de refrain, mais presque. C'est un casse-tête chinois, mais c'est ludique, alors j'ai essayé de pénétrer cette dimension. En ayant parfois la sensation d'être dans du concret: un couple dans sa cuisine. Monsieur lit son journal et Madame parle toute seule en espérant être écoutée.

Quelle est la phrase de ce texte qui, après l'avoir joué 300 fois, vous touche toujours?

Je dirais celle-ci: «Avoir été toujours celle que je suis et être si différente de celle que j'étais...» Elle est belle, cette phrase. C'est quelque chose que tout le monde peut se dire à un moment donné dans sa vie.

Vous avez déjà évoqué l'image d'une fleur en parlant de Winnie...

Oui. Elle est vivante malgré le désert. C'est vraiment une fleur dans le désert. C'est d'ailleurs la proposition de décor de Beckett: de situer la pièce dans le désert. Winnie est aussi une fleur parce qu'elle s'étonne de la moindre chose. Le moindre rien prend de la valeur.

Est-ce que vous voyez une histoire d'amour dans cette pièce?

C'est bien sûr une histoire d'amour. La fin de la pièce est d'ailleurs très émouvante. En même temps, ça parle du quotidien, qui a quelque chose de petit, de pesant et de terrible. À un moment donné, elle cherche à se hisser, à sortir du trou, mais elle se retient, elle s'abstient, par crainte de se hisser trop tôt...

La présence de son amoureux Willie, qui est presque absent, est importante pour vous?

Oh là! Très! La pièce n'est pas possible s'il n'est pas là. Elle est impossible parce que c'est pour lui qu'elle raconte tout ça. C'est pour le réveiller. Pour lui donner envie de bouger, de la réveiller elle-même. Elle a besoin de lui. Et c'est ce qu'elle dit tout le temps. C'est vraiment une histoire de couple. Lui est dans le rien, elle est dans le tout.

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Au Théâtre La Bordée de Québec du 16 au 18 février, puis au Théâtre du Nouveau Monde de Montréal du 21 au 26 février.

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