Patrice Robitaille: le défi sportif de Cyrano

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Est-ce que je vais avoir une prothèse? C'est la première question que Patrice Robitaille a posée à Serge Denoncourt lorsqu'il lui a proposé le rôle-titre de Cyrano de Bergerac. Mais cette question en sous-tendait une autre: «Est-ce à cause de mon nez que tu m'engages?»

C'était une boutade, bien entendu, qui faisait allusion au «bon pif» de Patrice Robitaille. L'acteur, qui fêtera ses 40 ans en août, se doutait bien qu'il avait été choisi pour ses capacités dramatiques plutôt que pour son appendice nasal, mais il n'a pu retenir sa langue fourchue. Il est comme ça, Patrice Robitaille: des fois, il blague et, des fois, il va droit au but comme Ron Fournier, qu'il écoute religieusement dès qu'il le peut.

Une année complète s'est écoulée depuis la proposition du metteur en scène Denoncourt. Patrice Robitaille l'a passée à apprendre son texte pour le savoir sur le bout des doigts à la première répétition. Dans quelques jours, la production Cyrano de Bergerac s'installera sur la scène du Théâtre du Nouveau Monde, et Robitaille, dans un rôle dont l'exigence est proportionnelle à l'enthousiasme qui l'habite.

La vie de banlieue

En attendant le grand soir, je le retrouve dans ses terres, à Saint-Lambert, au bar d'un petit resto italien où deux dragons de l'émission du même nom sont en plein conciliabule.

L'acteur, qui habite tout près, n'est pas arrivé à pied, mais au volant d'une Mustang noire décapotable, qu'il troque à l'occasion pour une Volvo familiale. Chez lui cohabitent le mononcle en Mustang, l'acteur casse-cou et le nouveau papa d'une deuxième fille, Clémence, née le 3 mai dernier, dont la maman est une orthodontiste du nom d'Audrey Dubois.

Avant de parler des exigences du théâtre, nous parlons des joies de la banlieue. Prenant plaisir à aller contre un certain snobisme inhérent au milieu du théâtre, il m'avoue qu'il adore vivre en banlieue, dans une vraie maison, plutôt que dans le tube des logements montréalais; qu'il aime tondre son gazon, passer l'aspirateur dans sa piscine et admirer son garage.

Nous sommes loin de Cyrano et de la noblesse héroïque du monde d'Edmond Rostand. Mais Patrice Robitaille ne voit pas les choses de manière aussi tranchée. Pour lui, tout se mêle et s'amalgame de manière organique. Par exemple, pendant plusieurs années, il s'est interdit de participer aux jeux télévisés, au nom d'un certain purisme. Puis, un jour, ne sachant plus très bien à quoi rimait cet interdit, il a accepté l'invitation de L'union fait la force.

«Le lendemain, raconte-t-il, le téléphone a sonné. Le lendemain! C'était Serge Denoncourt. Il m'avait vu la veille à la télé et, en me regardant déconner, il a eu envie de me confier un rôle dans Le prénom. Je n'en croyais pas mes oreilles! Si c'est ça, amenez-en, des quiz!»

Si un quiz a amené Patrice Robitaille à la comédie Le prénom, cette comédie - qui fera une grande tournée au Québec le printemps prochain - lui a à son tour ouvert la porte de Cyrano. Pas de doute: les jeux télévisés mènent à tout, même au théâtre classique français.

Le complexe de Cyrano

Il reste que le drame de Cyrano et la source de tous ses complexes tiennent à un simple appendice. Je demande à Patrice s'il a déjà entretenu des complexes à l'égard de son nez et même s'il a songé à la rhinoplastie. «Jamais de la vie! s'écrie-t-il en riant. Je n'ai jamais considéré mon nez comme un handicap mais plutôt comme un outil de travail. À ce sujet, je suis vraiment content d'être un gars ordinaire. Comme consommateur de fiction, ce qui m'attire, chez les acteurs et leurs personnages, ce sont les imperfections. C'est tellement plus intéressant, humainement et dramatiquement.»

Tout en sachant qu'un acteur n'a pas besoin d'être criblé de complexes pour jouer un complexé, je suis curieuse de savoir comment l'acteur s'y prendra pour jouer la souffrance de Cyrano: «Je ne suis pas un homme sans faille, répond-il. Il m'arrive de vouloir me rouler en boule et brailler. Je n'ai qu'à penser à mon adolescence. Disons que je n'étais pas très hot auprès des filles. Ç'a été long avant que ça marche, mon affaire. J'ai eu une puberté tardive. Je suis resté ti-cul trop longtemps et puis j'ai grandi d'un seul coup. J'ai dû prendre six pouces en un été. L'enfer.»

Patrice Robtaille garde un meilleur souvenir de sa vingtaine, quand il a quitté Loretteville, en banlieue de Québec, et ses parents, tous deux dans le milieu de l'enseignement, pour étudier au Conservatoire d'art dramatique à Montréal. Il parle de cette époque d'exploration et de découverte avec un grand sourire et des étoiles dans les yeux.

Cette clé, on l'a vue à l'oeuvre à plusieurs reprises: dans les films Québec-Montréal, Horloge biologique et Cheech; dans la série Les invincibles. Chaque fois, Robitaille s'est glissé avec autant de naturel que de facilité dans la peau de personnages en plein désarroi émotif et sexuel, des personnages tourmentés qui masquent leur souffrance sous des couches de cynisme. Ce fut encore le cas récemment avec le film La petite reine, où Robitaille joue l'entraîneur abusif d'une championne de vélo, une histoire inspirée de celle de Geneviève Jeanson.

Depuis quelques années, on a l'impression que le jeu de Patrice Robitaille s'est élargi, notamment grâce à des pièces comme Huis clos, où il a joué le rôle de Jean-Paul Sartre, et La Vénus au vison, où il a incarné un metteur en scène de théâtre à des années-lumière du Ron dépressif de Cheech ou du Steve bisexuel des Invincibles.

Au sujet du théâtre, Robitaille fait cette confession désarmante:

«Le théâtre, je ne sais même pas si j'aime ça. Je veux dire: chaque fois que joue dans une pièce, je me fais du sang de cochon. Je suis émerveillé et ému de voir le public dans la salle, mais je suis stressé au boutte aussi. Pourtant, je reviens toujours au théâtre parce que ça me tire du jus, ça me sort de ma zone de confort et ça me permet de faire mes preuves.

«Je trippe beaucoup à faire du cinéma ou des séries, mais j'ai souvent le sentiment que bien des acteurs pourraient jouer les rôles que j'ai la chance d'avoir. Ce que je vais faire cet été au TNM, je sais qu'il y a en a un paquet qui en seraient parfaitement incapables. C'est pour ce défi sportif et personnel que je fais du théâtre.»

Pour être un défi, Cyrano en est tout un. Pendant pratiquement trois heures, Cyrano parle en alexandrins. Et quand il ne parle pas, il manie l'épée. «C'est grisant, vertigineux, débile. Je n'ai jamais travaillé autant de toute ma carrière. En même temps, quel immense privilège que de jouer ce rôle-là! Dans peu de temps, je sais que je vais rentrer au monastère pendant un mois et demi. Ne comptez pas sur moi pour aller prendre un verre après: je vais plutôt rentrer me coucher, reposer ma voix et prendre un suppositoire, s'il le faut, pour calmer mon insécurité vocale. Je vais être un pro jusqu'au bout.»

Il fait maintenant complètement nuit à Saint-Lambert. Au volant de sa Mustang noire, Patrice m'escorte jusqu'à un viaduc pour m'aider à retrouver mon chemin vers la ville. Puis il repart en trombe vers sa vie de gars ordinaire qui tond son gazon, surveille le pH de sa piscine et dont Cyrano va bientôt troubler la douce quiétude.

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Au Théâtre du Nouveau Monde, du 16 juillet au 16 août.

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Les Invincibles

PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Patrice Robitaille en cinq rôles marquants

1 - Rob dans le film Québec-Montréal, qu'il a scénarisé avec ses amis du cégep Jean-Philippe Pearson et Ricardo Trogi. C'est le rôle qui l'a révélé au grand public.

2 - Ron, patron d'une agence d'escortes en dépression dans Cheech, les hommes de Chrysler sont en ville, une pièce qui a connu un succès éclatant au théâtre, avant d'être portée à l'écran.

3 - JP, entraîneur de Julie Arseneau dans La petite reine. Pour son rôle de bourreau et pour le tour de vélo qu'il a fait avec Geneviève Jeanson à Liège, en Belgique.

4 - Steve, le grand explorateur sexuel des Invincibles, qui ne sait pas s'il est gai, hétéro ou bi. On a rarement vu un personnage aussi fucké à une heure de grande écoute à la télé.

5 - Cyrano au TNM. Le rôle le plus exigeant de sa carrière, qu'il entreprend le 16 juillet avec un enthousiasme contagieux en compagnie d'une vingtaine d'acteurs, dans des costumes de François Barbeau, une scénographie de Guillaume Lord et des éclairages d'Étienne Boucher.




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