• Accueil > 
  • Arts > 
  • Nouvelles 
  • > Diversité culturelle à l'écran: constat d'échec pour l'UDA 

Diversité culturelle à l'écran: constat d'échec pour l'UDA

Pour favoriser la présence de comédiens issus des... (PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE)

Agrandir

Pour favoriser la présence de comédiens issus des minorités visibles, Sophie Prégent, présidente de l'Union des artistes, a discuté diversité culturelle l'été dernier avec les responsables de Radio-Canada.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

«Notre télévision n'est pas représentative.» Le constat est clair. Celle qui sonne la charge est Sophie Prégent, comédienne et présidente de l'Union des artistes (UDA), le syndicat des artistes qui travaillent en français au Québec et au Canada.

Selon un recensement fait par La Presse, moins de 5 % des rôles principaux des émissions de fiction québécoises les plus populaires de l'automne dernier étaient tenus par des comédiens des minorités visibles. La situation n'est guère meilleure dans les théâtres de Montréal, qui affichent un pourcentage inférieur à 5 % pour leur saison 2014-2015 (voir encadré).

C'est dans ce contexte que Sophie Prégent a discuté de l'enjeu de la diversité culturelle, l'été dernier, avec le responsable de cette question à Radio-Canada. « Nous avons un bassin d'acteurs issus de la diversité. Je peux bien les proposer à tout le monde, mais si personne n'en veut, je reste prise avec mon catalogue », explique-t-elle.

De leur discussion est née une table ronde qui cherche des solutions. Elle réunit TVA, Radio-Canada, les producteurs, les scénaristes, les directeurs de casting, l'École nationale de théâtre et l'UDA.

« À notre première réunion, en septembre, nous avons fait un état des lieux. Les défis sont nombreux, mais nous travaillons déjà à trouver des solutions », dit l'auteure Sylvie Lussier, qui siège au comité et coécrit, notamment, L'auberge du chien noir.

Les scénaristes ne pourraient-ils pas imaginer plus de personnages issus d'autres cultures? lui a-t-on demandé. « Comme auteur, on écrit sur ce qu'on connaît, et on ne doit pas non plus caricaturer ce qu'on ignore. Pour ma part, je n'ai pas une connaissance intime des réalités d'une famille musulmane, par exemple. Ce serait tout un défi. Il faudrait plus d'auteurs qui ont grandi dans ces communautés. »

Voilà une solution. Mais comment les solliciter, ces auteurs? 

Exit la couleur de peau

Pierre Pageau, coprésident de l'Association des directeurs de casting du Québec, propose de faire une plus grande place aux acteurs issus de minorités visibles, notamment en multipliant ce qu'on appelle les color-blind castings.

« La plupart des rôles, que ce soit pour jouer un avocat, un médecin ou un truand, pourraient être tenus par un acteur d'une communauté culturelle, ou pas. Dans un color-blind casting, on regarde le talent du comédien, pas la couleur de sa peau », explique-t-il.

En multipliant la diversité à l'écran, d'autres acteurs, mais aussi des scénaristes et des producteurs d'origines diverses constateraient qu'il y a de la place pour eux et se manifesteraient pour changer la couleur de la télévision d'ici.

Le défi est toutefois colossal. Selon la plus récente étude de Hills Stratégies, fondée sur l'Enquête nationale auprès des ménages effectuée en 2011 par Statistique Canada, les minorités visibles représentent 13 % de tous les artistes qui vivent principalement de leur art, alors qu'elles forment 18 % de la population active. Ces chiffres ne distinguent toutefois pas la télévision des autres formes d'art, dont l'artisanat, par exemple.

Dans les écoles aussi

À l'École nationale de théâtre du Canada, on voudrait mieux représenter la diversité culturelle, mais peu d'étudiants d'autres origines ethniques se présentent en audition. « Pendant un temps, ça pouvait représenter 10 candidats sur 350. C'était minime », explique Denise Guilbault, directrice artistique de la section française de l'École.

Selon elle, le théâtre, le cinéma et télévision sont aux prises avec une spirale de stigmatisation. « Il y a des préjugés de part et d'autre. Mais si personne ne fait un pas vers l'autre, on va rester dans un statu quo absolument malheureux, qui ne reflète d'aucune façon la réalité sociale », affirme-t-elle.

Mme Guilbault veut agir. Une avenue possible serait d'offrir des ateliers aux comédiens venus d'ailleurs, qui ont fait leur formation à l'étranger et qui ont déjà entamé leur carrière. Leur difficulté se résume la plupart du temps à l'accent.

« Il faut qu'on puisse les comprendre, parce qu'il y en a dont l'accent est si fort qu'on ne les comprend pas. C'est comme lorsque nous, les Québécois, allions à Paris dans les années 70 et qu'on nous faisait répéter deux ou trois fois la même chose : il faut apprendre à articuler, pour que ce soit plus fluide, sans dénaturer la sonorité de l'acteur », explique la directrice artistique.

« Il faut se voir plus souvent »

« C'est le paradoxe de l'oeuf et de la poule. Si on ne se voit pas les uns les autres, on ne se reconnaît pas. Et je peux vous le dire que, aux auditions de la diversité, on parle tous la même langue. Si on raconte la douleur, on l'exprime de la même façon, que l'on vienne d'Haïti ou du Québec », constate Mme Guilbault.

Les « auditions de la diversité » dont il est ici question auront lieu pour la deuxième année consécutive au Quat'Sous, le 23 février. « Plus d'une soixantaine de gens du milieu seront présents pour voir ceux qui se seront rendus jusqu'aux auditions finales », explique l'anthropologue Jérôme Pruneau, directeur général de Diversité artistique Montréal (DAM), l'organisme qui pilote le projet.

« Quand on parle de diversité culturelle dans les arts, c'est l'ensemble de la chaîne qu'il faut revoir. Ça commence par les auteurs, mais ça va ensuite vers les distributeurs et les réalisateurs, qui prennent un risque financier en n'engageant pas exclusivement des gens connus. Car, finalement, il y a un risque à prendre pour créer une vision plus inclusive de la diversité », affirme-t-il.

Comment expliquer le peu d'ouverture actuel? L'industrie culturelle est-elle raciste? « Non, pas du tout, rétorque M. Pruneau. Les gens font des efforts pour trouver des solutions. Après, il y a peut-être du protectionnisme : ceux qui décrochent tous les rôles ne veulent pas que ça change. C'est différent. Le Québec est un petit marché, où il y a déjà peu de boulot à offrir dans les arts. »

Aiguiser de nouveaux réflexes, faire preuve d'audace, multiplier les color-blind castings, offrir des formations : ce ne sont pas les solutions qui manquent. « Mais c'est un travail de longue haleine », prévient Pierre Pageau. 

« Ça prendra au moins une génération, mais ça arrivera. Les Québécois sont curieux, intéressés, et ça vaut aussi pour ceux qui habitent en région. À ce que je sache, il n'y a pas que les Montréalais qui regardent Netflix, où l'on voit des séries avec plus de diversité », ajoute l'auteure Sylvie Lussier.

« Quand j'ai vu que 19-2, au Canada anglais, présentait un Noir dans un des rôles principaux, je me suis dit : "Zut, ils sont rendus plus loin que nous" », dit Sophie Prégent.

***

Méthode de notre recensement

Pour la télévision, notre échantillon était composé des émissions de fiction figurant dans le top 30 francophone Numeris de la semaine du 17 novembre 2014. Pour calculer la proportion d'acteurs issus des minorités visibles, nous nous sommes référés exclusivement aux personnages mis de l'avant sur le site internet de ces émissions. Du côté du théâtre, nous avons considéré l'ensemble des rôles de la programmation 2014-2015 des établissements montréalais membres des Théâtres associés. Nous avons examiné seulement la programmation des salles principales de ces théâtres. Nous avons également exclu la pièce Trois, de Mani Soleymanlou, en raison de l'ampleur de sa distribution, composée en grande partie d'acteurs de minorités visibles.

« Minorités visibles »

« Les minorités visibles correspondent à la définition que l'on trouve dans la Loi sur l'équité en matière d'emploi. Il s'agit de personnes, autres que les Autochtones, qui ne sont pas de race blanche ou qui n'ont pas la peau blanche. »

 - Statistique Canada

***

Moins de 5 %

Proportion des rôles principaux tenus par des comédiens issus de minorités visibles dans les émissions de fiction québécoises les plus populaires de la semaine du 17 novembre 2014. C'est également la proportion des rôles tenus par des comédiens issus de minorités visibles dans la programmation 2014-2015 des salles principales des théâtres montréalais.

- Données compilées par Hugo Pilon-Larose

***

L'égalité des chances à la française

La France a adopté une loi sur « l'égalité des chances » il y a 10 ans. Résultat : la proportion d'acteurs issus de minorités visibles a pratiquement doublé au petit écran. « Mais attention : si ça peut paraître gros, on ne se retrouve pas avec des volumes extraordinaires non plus », nuance Éric Macé, sociologue et professeur à l'Université de Bordeaux. C'est la crise des banlieues qui a mené l'Hexagone à revoir la représentation de ses minorités à l'écran. Alors qu'ils étaient quasi absents, les acteurs « de couleur » obtiennent aujourd'hui près de 20 % des rôles.

***

«Il faut être patient»

Fabienne Larouche, auteure et productrice de la série 30 vies, diffusée à Radio-Canada, est souvent citée en exemple quand il est question de diversité à l'écran. Entretien.

Trouvez-vous que notre télévision ne reflète toujours pas, en 2015, la diversité culturelle québécoise?

Tout dépend de ce qu'on entend par la «diversité de la société québécoise». Ce qu'on appelle les minorités visibles représente 10% de la population du Québec. Si j'ai 40% de minorités visibles dans une classe du Vieux-Havre, est-ce que ça veut dire que je les «surreprésente»?

Si je regarde une série québécoise de mon appartement du quartier Parc-Extension, à Montréal, je pourrais me dire que les minorités sont sous-représentées par rapport à mon milieu de vie. Si j'habite à Rimouski, je pourrais dire qu'elles sont surreprésentées. Par ailleurs, dans une série, on fait de la fiction. On peut très bien choisir de raconter l'histoire des problèmes familiaux d'Ahmed ou celle de Stéphane, sans que la famille d'Ahmed soit impliquée dans l'histoire de Stéphane ou vice versa.

Quand on commence à écrire une histoire en voulant avoir l'air ouvert aux communautés culturelles, on fait autre chose que de la fiction; on est dans le registre de l'essai. On peut être un très habile politicien, même un humaniste - et c'est admirable -, mais on obéit alors à d'autres impératifs que ceux imposés simplement par la rédaction d'une bonne histoire.

Certains se demandent comment augmenter la proportion d'acteurs issus des minorités sur nos écrans. Si vous étiez à la table où on discute de l'enjeu, auriez-vous des solutions à proposer?

Je ne suis pas d'accord avec ceux qui veulent imposer aux auteurs des «paramètres», des «barèmes» de création. Un auteur est un auteur et il écrit ce qu'il veut. Si on n'aime pas ce qu'il écrit, on n'a qu'à ne pas le lire ou à ne pas l'écouter. À l'inverse, cette envie de se servir de la fiction pour faire de l'éducation populaire, je ne vois pas ça d'un bon oeil.

Dans 30 vies, je n'écris pas pour les communautés culturelles: j'écris pour des jeunes et, s'il y a un jeune acteur noir, arabe ou amérindien de talent, qu'il soit de l'équipe! Si j'écris pour une famille musulmane, je ne le fais que pour parler de situations humaines, pour prôner une vision ou une autre de la religion. C'est un constat, à travers mon oeil, de la situation d'un adolescent.

Ce qui est pernicieux, c'est cette espèce d'injonction à ne pas montrer les signes négatifs d'une communauté, sous prétexte qu'il s'agit de nouveaux arrivants. C'est comme si on nous reprochait de faire d'un homosexuel un cambrioleur ou un tueur, sous prétexte que ça nuirait à l'image des gais et que ça déclencherait une vague d'homophobie. Cette nouvelle variante du politiquement correct, souvent soutenue par des gens qui se disent ouverts et démocrates, mais qui veulent contrôler la liberté d'expression, est très pernicieuse.

Certaines personnes de l'industrie notent qu'il y a souvent un problème de jeu avec les acteurs qui ont reçu leur formation théâtrale ailleurs qu'au Québec. Est-ce le cas?

C'est un fait. S'il n'y a pas plus de détenues amérindiennes dans Unité 9, c'est parce qu'on n'a pas encore trouvé de Micheline Lanctôt ou de Céline Bonnier dans les Premières Nations.

Quant à avoir un rôle-titre dans une série, de la même manière que je ne verrais pas une Guylaine Tremblay immigrée en Inde obtenir un premier rôle dans une série là-bas, on ne verra pas de sitôt une comédienne qui ne soit pas de souche endosser un rôle-titre ici, à moins que ce soit un rôle sur le sujet de sa différence.

Il ne faut pas non plus être naïf. La création s'adresse à quelqu'un. C'est ce quelqu'un qui décide qui il veut voir. Il faut donc deux conditions. La première, d'après moi, c'est de «normaliser» la différence. Si le personnage est homosexuel, par exemple, ce ne sera pas le sujet de l'intrigue, seulement un trait du personnage, même chose pour la couleur de sa peau.

Deuxièmement, des comédiens issus de l'immigration, mais qui sont de deuxième et troisième génération, vont se voir attribuer des rôles parce qu'ils parlent le «québécois», qu'ils sont intégrés, peu importe la couleur de leur peau ou leur origine. Je prends en exemple Carlos, rôle joué par Sacha Charles, l'amoureux de Lou dans 30 vies. Même s'il appartient à une minorité dite visible, il n'a jamais été perçu comme un immigré. C'est ça, la vraie diversité.

Il faut être patient.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires : Arts

Tous les plus populaires de la section Arts
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer