La nomination d’un adjoint prend rarement le pas sur celle d’un entraîneur-chef. Mais quand le nouveau bras droit s’appelle Marc Gagnon, l’un des hommes les plus médaillés de l’histoire olympique canadienne, il est dans l’ordre des choses qu’il occupe le haut de l’affiche.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Près de 20 ans après sa retraite et son triomphe aux Jeux de Salt Lake City, Gagnon reprend donc du service au sein de l’équipe canadienne de patinage de vitesse sur courte piste.

À partir de jeudi, il sautera sur la glace de l’aréna Maurice-Richard à titre d’adjoint à Sébastien Cros, désigné dans la foulée entraîneur de l’équipe nationale, programme de courte piste, femmes et hommes confondus.

Plutôt qu’un retour, Gagnon, 45 ans, voit son nouveau poste comme une continuité. Depuis plus d’une décennie, il était coach au Centre régional canadien d’entraînement (CRCE) de Montréal, le réservoir de talent de l’équipe nationale. Entraîneur-chef depuis 2014, il a supervisé de près ou de loin les 16 patineurs actuels du groupe sénior… à l’exception de Charles Hamelin, le doyen à 36 ans.

« Le contexte était tellement différent en 2002, a rappelé Gagnon. J’allais là pour moi. On va se le dire, beaucoup d’athlètes sont égocentriques. C’était mon cas ! »

Maintenant, je fais partie de l’équipe qui soutient les athlètes. Mon rôle est super différent. C’est à moi de tout mettre en œuvre pour qu’eux aussi aient du succès.

Marc Gagnon

Le quintuple médaillé olympique, un sommet qu’il partage avec Hamelin, son ex-coéquipier François-Louis Tremblay et deux autres athlètes, n’a jamais caché sa volonté de s’impliquer au plus haut niveau.

Ses obligations familiales – il est père de deux adolescents – l’ont cependant fait hésiter à soumettre sa candidature quand l’occasion se présentait. En 2021, avec la perspective d’un retour aux activités normales de compétitions à l’automne au plus tôt, le contexte s’y prêtait davantage.

La possibilité de travailler main dans la main avec Cros, qu’il connaît très bien, a fait pencher la balance.

« Je suis quelqu’un qui veut faire des choses auxquelles il croit. La façon dont Sébastien mène sa gang, sa perspective, comment il voit les athlètes du futur en courte piste, ça concorde à 100 % avec ce que je pense.

« Par exemple, l’aspect physique est hyper important, mais il est aussi conscient que moi que ce n’est pas ça qui fera gagner un athlète rendu aux Jeux olympiques. C’est sa façon de se comporter sur la glace au niveau tactique, mental, etc. »

Un complément parfait

En Cros, qui avait dirigé avec succès l’équipe féminine canadienne aux Jeux olympiques de Vancouver en 2010, Gagnon trouve un complément parfait.

« Quand il est revenu au Canada pour coacher le groupe NextGen, il était venu prêter main-forte au CRCE pour justement mieux développer les jeunes et mieux structurer tout ça. En fait, Sébastien est celui qui a mis des données statistiques sur les changements que je voulais faire depuis des années. À partir de là, j’ai vu qu’il avait la même vision et les mêmes idées que moi, avec un peu de plus de fini, on va dire. »

Gagnon ne laisse pas le CRCE en plan. Pour au moins la prochaine année, il continuera de superviser la programmation et de soutenir les entraîneurs Marianne St-Gelais et Jonathan Perez-Audy, qui se sont joints à lui cette année. « Les deux sont super bons. »

À partir de jeudi, Gagnon deviendra donc ce qu’il décrit comme une « extension » de Cros.

À l’été 2019, le Français d’origine avait pris la relève d’Éric Bédard, démis subitement de ses fonctions d’entraîneur-chef de l’équipe masculine à la suite d’une réorganisation qui ne s’est matérialisée que mardi.

Depuis le printemps et le début d’une enquête interne sur Frédéric Blackburn, qui est parti à l’automne (voir à ce sujet la capsule à la fin du texte), Cros supervisait également le groupe féminin. L’annonce de Patinage de vitesse Canada (PVC) concrétise donc un fait établi.

Discret de nature et connaissant la place de son nouveau collègue dans le panthéon sportif canadien, Cros ne prend pas ombrage de l’accent mis sur Gagnon dans le communiqué de PVC.


PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Sébastien Cros

« Pas du tout, au contraire, a-t-il dit, amusé. De toute façon, j’ai toujours considéré que la position de coach, quoiqu’importante, est là pour soutenir au mieux les athlètes dans leurs objectifs et leurs performances. Ce sont quand même les athlètes qui sont importants là-dedans. »

À un an des Jeux olympiques de Pékin, il accueille l’arrivée de Gagnon avec soulagement. « Ce que je fais actuellement, c’est le minimum qu’on doit faire pour des athlètes de haut niveau. Mais ce n’est pas suffisant. Ça va permettre d’aller plus loin. »

Chacun des entraîneurs travaillera autant avec les femmes qu’avec les hommes. « Jusqu’à maintenant, on fonctionnait avec un coach de gars et un coach de filles, a rappelé Cros. Ça veut donc dire deux coachs en compétition. Là, je m’attends à ce qu’on soit toujours les deux ensemble, Marc et moi. L’idée, c’est qu’on soit complémentaires. Un message identique, avec peut-être des approches un peu différentes. »

Entraîneur de l’équipe russe entre ses deux passages au Canada, Cros a été séduit par « la capacité de travail, la capacité d’adaptation et la passion » affichées par son nouveau collègue. Ses cinq médailles olympiques, dont trois d’or, ne sont qu’un atout de plus dans son bagage.

« Il a son vécu d’entraîneur maintenant, a souligné Cros. Il est capable de se servir de son vécu d’athlète sans le mettre directement en avant, mais plutôt comme lui le voit en tant qu’entraîneur. C’est sûr que c’est intéressant aussi d’avoir quelqu’un comme ça dans le staff. »

Hamelin « vraiment content »

Pour Hamelin, l’embauche de Gagnon est dans l’« ordre logique » des choses après son parcours au CRCE. Il a pu le découvrir davantage lors d’un stage de trois semaines à Halifax en novembre. « Le fit était super bon. Je suis vraiment content que ce soit lui et je n’en suis pas surpris. »

Fait amusant, Gagnon était le seul membre du relais médaillé d’or à Nagano en 1998 qui n’avait pas encore dirigé Hamelin. Derrick Campbell, François Drolet et Bédard l’ont tous entraîné à un moment ou l’autre de sa carrière dans l’équipe canadienne.

À Pékin l’hiver prochain, Hamelin vise toujours une médaille au 1000 m et à la nouvelle épreuve du relais mixte, les seules récompenses qui manquent à son palmarès. Un podium lui permettrait également de devancer Gagnon et les autres. « Dans le fond, son rôle sera de me faire performer pour le surpasser. »

Gagnon n’y avait pas encore pensé, mais il serait le premier à applaudir : « Mon temps est fait, je suis vieux ! Il est temps que ce record soit battu. Si je pouvais avoir un impact pour que ça arrive, je serais vraiment content. »

Du respect pour Frédéric Blackburn

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Frédéric Blackburn et Marianne St-Gelais en septembre 2016

S’il fait la part des choses, Marc Gagnon est conscient que sa nomination dans l’équipe canadienne est liée au départ de son ami Frédéric Blackburn. Ce dernier était entraîneur-chef de l’équipe féminine depuis 2012 quand une enquête interne a été ouverte à son sujet au printemps à la suite de la plainte d’une athlète. L’enquête était reliée à la politique relative au harcèlement de Patinage de vitesse Canada (PVC). À son aboutissement à l’automne, Blackburn, qui était en congé payé pendant son déroulement, a choisi de quitter l’organisation plutôt que d’accepter un autre poste que lui offrait PVC. Il a précisé plus tard dans une déclaration écrite « que le rapport de cette enquête indépendante conclut qu’il n’y a pas eu de harcèlement psychologique ». « J’ai un rôle différent, a commenté Gagnon. Ça ne me dérange pas d’arriver dans ce contexte. Mon objectif est de continuer d’aider les athlètes et de faire avancer les choses. Je le vois comme une occasion. Cela dit, je suis triste que Fred ne soit plus là parce que c’est un coach que je respecte et que j’aime. Je ne peux pas en dire plus. »