Suspendue deux ans après l'application mal avisée d'une crème à lèvres, la Norvégienne Therese Johaug est revenue plus forte que jamais, remportant hier une deuxième médaille d'or aux Mondiaux de Seefeld.

SIMON DROUIN LA PRESSE

Le soleil brillait comme ces jours-ci à Seefeld. Therese Johaug participait à un stage d'entraînement dans les Dolomites italiennes, en septembre 2016. Comme souvent, ses lèvres lui causaient des ennuis. Des feux sauvages récurrents. Cette fois, elles étaient carrément cuites, conséquence de longues heures passées sur le bitume en ski à roulettes et à la course.

Malade, Johaug a réclamé la présence du nouveau médecin de l'équipe, retenu en Norvège au chevet de sa femme. Débarqué en catastrophe, sans avoir eu le temps d'évaluer la trousse médicale, il lui a acheté deux tubes de crème dans une pharmacie. Il les a remis à la fondeuse vedette en l'assurant qu'ils étaient « propres ».

Le premier n'a pas fonctionné. Le second contenait une petite concentration de clostébol, un stéroïde anabolisant interdit par le Code mondial antidopage. Sa présence était clairement inscrite sur le tube. Apparemment, personne ne l'a remarqué. Ni le mot « doping » barré d'un trait rouge sur la boîte, que Johaug a jetée à la poubelle sans regarder.

Comme de fait, un test mené à la fin du camp a révélé des traces du produit banni. L'affaire a eu l'effet d'une bombe en Norvège, déjà secouée par le cas positif de son autre fondeur vedette, Martin Johnsrud Sundby, tombé un an plus tôt pour un médicament contre l'asthme.

Démolie, Johaug a clamé son innocence lors d'une conférence de presse très émotive à Oslo. Elle s'était fiée à la recommandation du médecin Fredrik S. Bendiksen, un expert mondialement reconnu, comme le stipulait son contrat avec la fédération norvégienne. Ce dernier a confirmé sa version et démissionné sur-le-champ.

18 mois

Suspendue provisoirement pendant l'enquête, Johaug a finalement reçu une sanction de 13 mois du panel antidopage du Comité olympique norvégien. Elle raterait donc les Mondiaux de Lahti, en février 2017, mais pourrait revenir en vue des Jeux olympiques de PyeongChang.

Sauf que la Fédération internationale de ski (FIS) n'était pas d'accord. Jugeant la peine trop clémente, elle a fait appel au Tribunal arbitral du sport (TAS). Une vengeance pour l'affaire Sundby, pour laquelle la FIS s'était fait critiquer, et la pression mise par la fédération norvégienne pour un durcissement des pénalités envers des pays rivaux, ont analysé certains observateurs.

Devant le TAS, Johaug a plaidé pour une réduction de sa sanction. La FIS a finalement eu de gain de cause. Même si toutes les parties convenaient que le produit ne lui avait pas servi à améliorer ses performances, les trois arbitres ont jugé qu'elle avait fait preuve de négligence en ne vérifiant pas suffisamment le médicament qu'elle consommait, surtout pour une athlète de son statut. La suspension est passée à 18 mois, ce qui l'excluait des Jeux olympiques, où elle visait un premier titre individuel.

Pour l'ex-fondeur canadien Devon Kershaw, marié à une ancienne coéquipière de Johaug, une mise hors course était nécessaire. Mais celle-ci était « trop sévère ».

« C'est dommage à dire, mais elle devait subir une conséquence, a-t-il opiné. C'était peut-être une erreur, mais c'est comme ça dans le sport : tu es responsable de ce qui entre dans ton corps. Mais quand j'entends des gens qui comparent ça aux Finlandais ou aux Russes qui se sont fait attraper avec de l'EPO ou des hormones de croissance, ce n'est pas du tout la même chose. »

Malgré ses craintes, Johaug a reçu un fort appui dans son pays, où son statut n'a rien à envier à celui de Petter Northug fils, son pendant masculin.

« Elle a tout pour elle. Elle est vraiment belle, elle est bonne avec les médias et elle vient d'un tout petit village. Elle travaille extrêmement fort, elle skie vite et elle gagne », dit Kershaw.

Interdite de participation aux activités de l'équipe, la star mondiale du ski de fond a donc raté une deuxième saison complète. Pendant que son amie Marit Bjoergen accumulait les médailles à PyeongChang, en février 2018, Johaug s'entraînait à Seefeld en pensant aux Mondiaux et en testant des skis.

Écartée du circuit, elle n'a pas ralenti la cadence, au contraire. Elle en a profité pour se renforcer musculairement. Elle a également parfait sa technique, s'adjoignant les services de l'entraîneur Pal Gunnar Mikkelplass, un ancien rival de Pierre Harvey.

« Je me suis entraîné un peu avec lui, c'est un magicien », a souligné Kershaw, consultant pour Eurosport aux Mondiaux.

« Ça veut dire beaucoup »

Cet hiver, Johaug est revenue plus forte que jamais, remportant toutes ses épreuves de distance en Coupe du monde.

À Seefeld, samedi, la menue Norvégienne de 30 ans a écrasé la concurrence au skiathlon, lâchant toutes ses adversaires dès le cinquième kilomètre en classique. « Je pouvais voler sur le parcours », avait réagi la médaillée d'or, en pleurs.

Tous les experts s'attendaient à une autre entreprise de démolition au 10 km classique, hier. Or, une Suédoise de 19 ans, Frida Karlsson, déjà en vue au skiathlon (5e) et double championne mondiale junior, a provoqué un suspense.

À 3,3 km de l'arrivée, Johaug ne détenait qu'un coussin de 4,8 secondes sur la meneuse, glissant à quelques reprises dans la montée. « J'ai dû me battre avec moi-même et avec mes jambes, qui étaient très raides. »

Sa dernière poussée lui a toutefois permis de repousser Karlsson à 12 secondes et de décrocher le neuvième titre de sa carrière. Sa compatriote Ingvild Flugstad Oestberg a obtenu le bronze, son troisième podium de suite en Autriche.

« Avant le début de la saison, je rêvais de gagner cette distance, a commenté Johaug à la conférence de presse. J'en suis vraiment heureuse. Ça veut dire beaucoup pour moi. »

Les journalistes norvégiens étaient suspendus à ses lèvres.

« Un peu décourageant »

Derrière la démonstration de Johaug, les Canadiennes ont fait pâle figure au 10 km classique. Une place parmi les 30 premières aurait représenté une réussite. La Yukonnaise Emily Nishikawa est celle qui s'en est le plus approchée, finissant 36e, à 2 min 36 s de la gagnante. La Québécoise Katherine Stewart-Jones a été reléguée au 51e échelon, à 3 min 45 s. Motivée par son 33e rang à Cogne une semaine plus tôt, la fondeuse de l'Outaouais avait opté pour un départ rapide (41e à mi-chemin), mais n'avait pu maintenir la cadence. « Je suis partie vite parce que c'est ce qu'il faut faire aux Championnats du monde, a-t-elle expliqué. Mais aujourd'hui, je ne l'avais pas dans les jambes. C'est sûr que c'est un peu décourageant, mais il y a des jours comme ça. » Dahria Beatty a réussi le 49e temps, Maya MacIssac-Jones, le 66e. Les entraîneurs auront du travail à faire en vue du relais de demain.