La Ville de Toronto qui annule tous ses « évènements majeurs » jusqu’au 30 juin. Central Park et le complexe de tennis de Flushing Meadows qui servent d’hôpitaux de fortune. Des pays d’Asie qui, après avoir limité la propagation de la COVID-19, notent une hausse des cas et resserrent les contrôles.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Partout, des indicateurs laissent croire qu’un retour à la vie d’antan n’est pas pour demain. Pourtant, la Ligue nationale de hockey (LNH) continue d’espérer pouvoir disputer des séries éliminatoires et couronner une équipe championne de la Coupe Stanley quelque part cet été. La rencontre avec Donald Trump encouragera sans doute le circuit à garder espoir, si on se fie à l’empressement du président des États-Unis à revoir des partisans dans les arénas.

Encore la semaine dernière, on apprenait que la LNH avait demandé aux équipes de vérifier la disponibilité de leurs amphithéâtres jusqu’en août. L’informateur Pierre LeBrun a aussi évoqué un scénario sur lequel la LNH a réfléchi, où les séries éliminatoires auraient lieu dans quatre villes prédéterminées.

Plus les jours passent, plus on réalise que si reprise d’activité il y a, le monde de licornes dans lequel vit la LNH ne tient pas la route pour bien des gens. Comptez le préparateur physique Sébastien Lagrange dans le lot.

Ce Québécois, entraîneur estival qui compte Pierre-Luc Dubois parmi ses clients au gymnase Axxeleration de Châteauguay, se demande bien comment la LNH peut envisager un scénario de séries éliminatoires en plein été. D’autant plus que les dirigeants répètent à satiété qu’ils visent aussi une saison 2020-2021 complète.

« Ça se résumerait à une catastrophe, estime Lagrange. Ce ne sont pas tant les risques de blessure cet été. Je pense surtout à 2020-2021. La Ligue va vouloir un calendrier de 82 matchs, mais devra commencer la saison plus tard. Ça voudrait dire pas de bye week [semaine de repos] et plus de séquences de deux matchs en deux soirs. On est pris dans un cercle. »

Le risque des séries

Jean-Philippe Hamel entraîne des hockeyeurs au LAB Training à Candiac depuis 15 ans. En 2018, il était aussi entraîneur adjoint chez les Stingers de Concordia.

Au hockey universitaire canadien, les séries éliminatoires sont disputées dans un format deux de trois. Or, il est généralement acquis que si les séries 2020 ont bel et bien lieu, elles devraient être disputées en format réduit. On comprend ici que des séries trois de cinq ou deux de trois sont de réelles possibilités.

Des séries plus courtes après une longue période d’inactivité ? Voilà un mélange toxique qui attend les joueurs.

« Il y aura assurément plus de blessures, affirme Hamel. Dans un quatre de sept, il y a de petites baisses d’intensité, de structure. Mais dans nos deux de trois à l’université, l’intensité est au maximum parce que la série est courte. Si ce sont des deux de trois ou des trois de cinq, le risque de blessures sera plus élevé. »

Avec le repos mental qu’ils ont en ce moment, les gars vont avoir le couteau entre les dents et vont jouer la pédale au fond.

Jean-Philippe Hamel

Un autre danger qui guette les joueurs en cas de reprise cet été : le manque d’entraînement sur glace. Lagrange en sait quelque chose ; son gymnase est situé à un jet de pierre des arénas à Châteauguay. « En ce moment, les trois glaces sont à terre. Les villes ne pourront pas faire des glaces simplement pour permettre à quelques joueurs professionnels de s’entraîner », souligne Lagrange.

Paul Gagné, qui entraîne notamment Marc-André Fleury, Jonathan Huberdeau et d’autres clients de l’agent Allan Walsh chez B52 à Montréal, va dans le même sens.

« Si l’athlète se tient en forme pendant la pause, il va limiter les risques. Mais le gros hic, c’est qu’il n’y a pas de glace disponible, souligne Gagné. Avec nous, les gars recommencent à patiner en août. Quand ils arrivent au camp, leur patin est presque à 100 %. Là, il y a un gros danger.

« T’as beau faire du gym, tu n’en fais pas en patin. Au soccer, au football, au tennis, tes outils [tes souliers], tu les portes. Je pense que ça leur prendra idéalement deux semaines pour augmenter le volume et l’intensité sur la glace. »

Une saison différente ?

Nos intervenants s’entendent : si la LNH parvient bel et bien à organiser des séries cet été, les conséquences se feront sentir tout au long de la saison 2020-2021.

Cette saison, sept défenseurs ont présenté un temps d’utilisation supérieur à 25 minutes par match. À l’avant, ils sont 24 à avoir joué plus de 20 minutes par rencontre, avec Leon Draisaitl (22 min 37 s) et Jack Eichel (22 min 06 s) en tête de liste.

PHOTO JEROME MIRON, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

Leon Draisaitl

« C’est inconcevable. La game va tellement vite, croit Paul Gagné. Tu ne peux pas jouer 82 matchs à ce rythme-là sans qu’il y ait de conséquences. Les équipes devront s’ajuster pour les entraînements sur glace, la nutrition, le temps de glace, la récupération. Les défenseurs à 25-26 minutes, on ne verra pas ça. La clé, ce sera la récupération.

« Il y a des sports, comme le tennis, où il n’y a pas beaucoup de temps de repos, poursuit-il. Mais les joueurs ont des équipes de préparateurs et sont bien encadrés. Le hockey, c’est un sport de mononcles. J’ai des jeunes qui se faisaient traiter, et un vétéran passait : hey, ti-cul, qu’est-ce que tu fais là ? C’est la mentalité que si tu es jeune, tu n’as pas besoin de traitements. »

Dans le nouveau millénaire, seuls les Penguins de Pittsburgh (2016 et 2017) ont gagné la Coupe Stanley deux années de suite. Pour Jean-Philippe Hamel, cette statistique en dit long.

« Parce que le volume pour se rendre là est tellement exigeant, plaide-t-il. Pour limiter les blessures, il faudra gérer les entraînements. Une idée : jouer seulement des matchs à l’intérieur de l’association, pour réduire les voyages. C’est de gérer ça, et les entraînements. »

Quant au temps d’utilisation, Hamel pense toutefois que la nécessité de gagner forcera les entraîneurs.

« Tu peux essayer de gérer les minutes, mais tu dois aussi participer aux séries ! C’est tout un casse-tête. Mais ça revient à ce que le D[Horacio] Arruda répète tous les jours : je te dis une chose aujourd’hui, et ça pourrait changer demain. J’espère que les équipes vont elles aussi se remettre en doute tous les jours. »

Tous ces principes sont avancés par des entraîneurs qui s’appuient sur un bagage de connaissances scientifiques. Mais « il y a aussi des enjeux financiers », admet Lagrange.

La LNH et ses 31 propriétaires n’ont d’ailleurs pas l’habitude de lever le nez sur des millions de dollars. Avec le report des Jeux olympiques à 2021, ils ont une occasion de combler les amateurs de sports et, surtout, les grands réseaux de télévision. Dans ces circonstances, quel poids auront les risques de blessure ?

Le mot de la fin pourrait toutefois très bien revenir aux différents ordres de gouvernement.