Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.
Cette semaine : Jean*, 35 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Après les femmes, il est grand temps que les hommes, aussi, se libèrent. S’affranchissent. Et s’émancipent. C’est du moins la conclusion à laquelle arrive Jean, enfin « affranchi », comme il dit. En un mot : dé « pogné ». Et heureux (radieux) comme jamais.

Se libèrent de quoi ? Des modèles. S’affranchissent de qui ? D’une certaine idée du couple. S’émancipent comment ? En s’affirmant. En s’affirmant ?

« Les gars, on est pognés, confirme le ténébreux trentenaire à la caméra. On est pognés dans quelque chose et c’est lourd. Il faut qu’on fasse notre révolution sexuelle nous aussi. Les hommes, les femmes ont changé. Le couple a changé. La sexualité a changé ! » Mais les gars, en tout cas ceux qui l’entourent, eux, sont restés « pognés », répète-t-il. Lui le premier. Enfin, jusqu’à tout récemment dans son cas.

Il nous a écrit en réaction au témoignage d’un certain Michaël, lui aussi trop longtemps demeuré coincé dans un moule qui ne lui convenait pas. Ou plus. Si leurs parcours sont différents, les conclusions des deux hommes se rejoignent.

> (Re)lisez le témoignage de Michaël

https://www.lapresse.ca/societe/sexualite/2020-12-13/derriere-la-porte/couple-ou-equipe. php

Sa découverte de la sexualité ? « Très jeune », enchaîne Jean, consultant en technologies, lequel préfère de toute évidence réfléchir aux hommes en général que de confier son parcours en particulier. Autour de 15 ans, avec une fille du même âge, relation qui dure huit mois. « Très long à 15 ans », précise-t-il en riant. Ensemble, ils ont « tout » découvert. « Peut-être que c’était trop mature pour 15 ans, mais j’ai suffisamment découvert pour rassasier certaines envies. » Les aventures qui suivent sont plus « soft », se borne-t-il à dire. Et plusieurs années passent avant qu’il vive à nouveau une sexualité aussi « active ».

Début vingtaine, Jean plonge dans une nouvelle relation, laquelle dure ici 18 mois. C’est de nouveau « très intense » : « J’ai retrouvé mon beat d’exploration, mais cette fois avec un corps d’adulte, et une tête d’adulte. » Quand l’histoire prend fin, c’est officiellement très « difficile » tellement la « fusion » (sexuelle) était ici au rendez-vous.

Suivent quelques années de célibat (« je n’ai jamais eu d’aisance avec les one-night stands »), jusqu’à ce que Jean rencontre, vers 23 ans, une énième femme, une relation cette fois (et de plus en plus) « cérébrale ». Cérébrale ? « Mes relations sont devenues de plus en plus rationnelles », analyse(intellectualise)-t-il. « Des relations sociales, de plus en plus à la recherche de l’équipe, du couple, de l’institution si on veut. » Pourquoi ce compromis ?

La passion, les grosses émotions, c’est extrêmement plaisant, mais ça ne fait pas des couples très forts à moyen ou long terme.

Jean

Concrètement, ça se manifeste comment ? « En acceptant certains compromis, au niveau de mes attentes sexuelles, dit-il. Pour trouver une certaine paix. C’est le fun aussi de ne pas être tout le temps dans les montagnes russes. »

Certes, mais cela a ses limites. C’est ce qu’il découvre à 28 ans, dans sa dernière relation, la plus « cérébrale » et surtout « rationnelle » de toutes, laquelle dure cette fois cinq ans. « J’ai fait beaucoup de compromis, laisse-t-il tomber. Mais là, c’est allé trop loin, par rapport à moi, mes déceptions au niveau sexuel. »

On devine à demi-mot qu’en gros, leur sexualité n’était pas satisfaisante, ni en qualité ni en quantité. Sauf que leur relation semble par ailleurs tout avoir pour réussir : « On avait des belles carrières, des beaux projets de vie, des cercles sociaux très complémentaires… » D’où le hic. Le gros hic.

Jean, de son propre aveu très « cartésien », parle ici avec les mains en croix : « De très passionnel à très rationnel, à un moment donné, j’ai croisé le zéro… » Et un beau jour, en voyage avec sa conjointe, il réalise que ça ne va pas, mais pas du tout. « J’aurais pu être en voyage avec ma cousine. Aussi banal que ça… »

On ose : l’a-t-il déjà trompée ? « Cinq ou six fois, répond-il franchement. Ce n’était pas planifié, précise-t-il. C’était l’instinct du moment. Pour trouver le punch qui me manquait fondamentalement… »

Et ce n’est pas non plus ce qu’il souhaite. Alors ce qui devait arriver arrive, et Jean la quitte, à la plus grande stupéfaction de son (leur) entourage, il va sans dire. « Comment tu expliques ça, socialement ? questionne-t-il. C’est sûrement pas à cause du cul, mon gros cochon ? », paraphrase-t-il.

Je trouve que nous, les hommes, on se retrouve souvent dans cette situation : t’as tout, une belle femme, de l’argent, une belle maison : mais qu’est-ce que tu veux de plus ?

Jean

« On m’a même dit : au pire, t’iras voir ailleurs ! Mais voyons donc ! Là, j’ai compris : ça, c’est la norme ? »

Très peu pour lui. Une difficile séparation (bis) plus tard, Jean se retrouve de nouveau célibataire. Avec beaucoup de temps pour réfléchir. « Ça m’a obligé à faire du ménage et j’ai compris beaucoup de choses. » Après un détour sur le moule dans lequel sont pris les hommes de sa génération (« On se fait dire qu’il faut être forts, alors qu’on a des hauts et des bas. On ne se connaît pas ! Notre corps ? À part d’avoir une queue, on n’a pas appris grand-chose. On vit dans des patterns très stéréotypés. »), il arrive à cette conclusion désarmante de simplicité : « Je me suis écouté ! »

Plus facile à dire qu’à faire : son passé, ses angoisses, sa santé, ses besoins (physiques et, oui, sexuels), Jean s’est ici fixé des objectifs. « La prochaine relation, ça prendra le temps que ça prendra, mais ce sera avec une femme qui répond à mes attentes et qui peut accepter ce que moi j’ai à offrir. » Si on n’a pas d’enfant, tant pis, pas de mariage, « encore mieux ! », rajoute-t-il.

Et vous l’aurez sans doute deviné, un peu par hasard et sans que ce soit planifié, prévu, ni anticipé, il a rencontré une femme. C’était l’an dernier. Au lieu de partir avec une idée du couple (le fameux moule, vous l’aurez compris) et d’essayer de cocher ensuite les cases (attentes, émotions, sexualité), les cases se sont cochées d’emblée, toutes seules, et au fur et à mesure que les deux amants se sont apprivoisés. « Go, on construit ! Ça fait juste un an, mais c’est vraiment quelque chose de complètement nouveau. J’ai une paix d’esprit, intellectuellement, sexuellement. Il n’y a plus de questions. C’est fou ! »

La nouveauté ? « On est vraiment dans l’écoute des besoins, sourit-il. On vit ça de manière très sereine. Le dialogue, l’ouverture constructive. » Mais encore ? « J’ai des besoins, je le dis, j’en parle, et je ne me sens pas mal ! » Bilan ? Il n’a jamais été aussi heureux. « Je peux être qui je suis, avoir les besoins que je veux, si elle n’est pas d’accord elle le dit, et that’s it, c’est correct ! C’est direct, franc, ouvert. »

Tout simplement. Mais si peu de gens osent, déplore-t-il. « Peu de gens ont ce dialogue. »

Ah oui, et s’il n’y a qu’une chose à retenir de son témoignage, c’est celle-ci : « Je ne suis pas un gros cochon parce que j’ai une grosse libido. Et non, je ne pense pas juste au cul. » Mais il en parle. Pardon : ils en parlent. Nuance.

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.

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