Il a voté samedi. Pour la première fois de sa vie. « J’ai 18 ans et j’ai dû voter Macron. C’est triste », m’a-t-il dit en sortant du Palais des congrès.

Publié le 24 avril

Il y tenait pourtant, à cet exercice démocratique. À exprimer sa voix. À contribuer, de la plus modeste des manières, à contrer l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite. Assez pour être sous la douche dès 7 h le matin, le lendemain d’un party de fin de session de cégep.

Le fameux La jeunesse emmerde le Front national de Bérurier noir, que chantait sa mère, ne résonne plus comme il y a 30 ans. Mais il n’allait pas laisser filer l’occasion d’emmerder Marine Le Pen, même à un océan de distance. Il n’était pas le seul. Le Palais des congrès grouillait samedi matin de jeunes Français qui sont aussi québécois.

Je n’avais jamais envisagé que les premières élections auxquelles il participerait seraient une présidentielle française. Mais je dois me rendre à l’évidence : il est plus français que je ne le crois. Même s’il ne renie pas pour autant sa québécitude.

L’été de ses 11 ans, que nous avons passé en France, un entraîneur de l’Académie du Paris–Saint-Germain, où il jouait au soccer, lui avait parlé – évidemment – de son « drôle » d’accent. « Vous aussi, vous avez un accent », lui a-t-il répondu du tac au tac.

Il est binational, comme on dit au Parc des Princes. Grâce à son grand-père français, né au Sénégal, qui a voté samedi en même temps que lui. Il écoute du rap français, achète des disques vinyle de rappeurs français qui sont pratiquement introuvables au Québec. Il suit des youtubeurs français, notamment Hugo Décrypte, qui a interviewé la quasi-totalité des candidats à la présidentielle pour sa chaîne et dont il s’est inspiré pour éclairer son choix.

S’il a voté, c’est parce qu’il constate comme tout le monde la banalisation, la normalisation et la montée de l’extrême droite, notamment en France, mais ici aussi. Il n’est pas dupe de ce qui sous-tend la multiplication des euphémismes afin de décrire l’extrême droite (droite populiste, droite nationaliste, etc.) : lui donner à la fois un « visage humain » et un vernis d’acceptabilité sociale.

S’il a voté, c’est que l’épouvantail du wokisme, terme galvaudé que personne n’utilise dans son entourage, semble davantage en effrayer, ici comme ailleurs, que l’arrivée potentielle au pouvoir de politiciens qui soufflent sur les braises de la xénophobie et de l’ignorance pour arriver à leurs fins.

À son âge, Marine Le Pen militait déjà au Front national, parti fondé par son père, avec lequel elle partage les mêmes idées fondamentales, en particulier sur l’immigration. Que sa proposition d’une interdiction pure et simple des symboles religieux sur le territoire français – plus un sikh, plus un juif et, surtout, plus un musulman visible dans ses rues – ne provoque pas plus d’indignation témoigne du chemin parcouru par l’extrême droite depuis à peine 20 ans.

Mais même sous une nouvelle administration, même sous une appellation mieux contrôlée, même avec un discours plus policé ou édulcoré, l’extrême droite de Marine demeure l’extrême droite de Le Pen. Le fantasme d’une France javellisée plus blanc que blanc, « karchérisée de sa racaille », que se serait réappropriée sa « majorité historique », comme dirait l’autre.

Ce ne sont pas tant les idées de la famille Le Pen qui ont changé en une génération. C’est l’idée générale qu’on s’en fait dans le monde occidental. Ce qui était considéré comme nauséabond quand j’avais 18 ans – discriminer un individu sur la base de son origine ou de sa religion – est perçu aujourd’hui comme acceptable, voire souhaitable, par un nombre effarant de gens.

Il suffit de passer quelque temps en France pour constater de visu à quel point le profilage racial y est rendu banal. Plus d’une fois, j’ai repensé à cette scène de la série Drôle, sur Netflix : une jeune humoriste noire se fait contrôler son identité par des policiers, avec sa sœur, parce qu’elles sortent d’un magasin avec plusieurs paquets sous les bras.

Les policiers sont brusques, méfiants… jusqu’à ce qu’ils se rendent compte qu’ils ont affaire à la dernière sensation du web (grâce à un numéro devenu viral sur les menus plaisirs de la stimulation prostatique). Tout à coup, ils sont déférents et demandent poliment un selfie. Ils auraient sans doute la même réaction devant Karim Benzema. Mais pas devant Fiston, dont le deuxième prénom et le faciès trahissent l’arabité.

« Cette fois, ça craint vraiment », titrait Libération au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle. C’est cette menace réelle qui m’a convaincu à mon tour qu’il valait la peine d’étrenner mon passeport français pour voter contre Le Pen.

Nous y sommes allés en famille. Dès l’ouverture du bureau de scrutin, la file extérieure parcourait le Palais des congrès tout le long de la rue Viger. Près de deux heures plus tard, alors que l’urne était à portée de main, on nous a appris, à Fiston et à moi, que nous avions été dirigés au mauvais endroit. Confusion alphabétique. Je craignais d’être surpris à couper une file. Je craignais encore plus de devoir refaire la queue.

Nous avons finalement trouvé. « Comme c’est sa première fois, il serait intéressant pour lui d’assister au dépouillement. Ça ne va durer qu’une heure et demie », m’a proposé le scrutateur en parlant de Fiston. « On va y réfléchir », ai-je répondu. « Vous faites partie de ces gens gentils qui n’osent pas dire non ! », m’a-t-il dit, perspicace.

Ça m’a rappelé Fiston qui, très jeune, avait déjà compris ce que signifiait cette formule sibylline. « Quand tu dis que tu vas y penser, ça veut dire non ! » C’est lui qui m’a expliqué qu’il fallait prendre deux bulletins, avec sur chacun le nom d’un candidat, ainsi qu’une petite enveloppe bleue afin d’y déposer le bulletin choisi. Ne manquait que la plume et un sceau de cire. « Ça m’étonnerait, lui ai-je répondu. Qu’est-ce qu’on fait avec le deuxième bulletin ? »

J’ai bientôt compris. Dans l’isoloir, on pouvait disposer du bulletin rejeté dans une poubelle. La mienne était déjà pleine de bulletins Le Pen. J’ai aimé la symbolique du geste. Devant moi, Fiston a déposé son enveloppe bleue dans l’urne, et j’ai soudainement été ému. « Si elle rentre quand même, je serai dégoûté ! », a-t-il dit en sortant. Dégoûté. Je vous avais bien dit qu’il était français.