Je discutais récemment avec un ami médecin de l’avenir de son fils, qui projette de devenir chirurgien, comme lui. Il n’ose lui dire qu’il préférerait qu’il choisisse un autre métier. Les gardes de 24 heures un week-end sur trois, l’inextricable bureaucratie à affronter, le gouvernement qui risque de mettre en péril le système public avec son pari du privé…

Publié le 3 avril

Mon ami médecin me racontait qu’il avait lui-même eu une discussion semblable, quelques jours auparavant, avec un ami dentiste qui croise les doigts pour que son enfant change aussi d’idée et mise sur un autre parcours professionnel que le sien. Parce qu’il en connaît trop bien les inconvénients.

La crainte de certains parents que leur enfant pratique le même métier qu’eux a des assises statistiques. Selon l’analyse du New York Times d’une étude de l’Université Cornell réalisée en 2017 (The Jobs You’re Most Likely to Inherit From Your Mother and Father), un garçon a 2,7 fois plus de chances de pratiquer le même métier que son père que le reste de la population américaine, et il y a 2 fois plus de probabilités qu’il choisisse la même profession que sa mère.

Le phénomène est un peu moins fréquent chez les filles. Elles sont 1,7 et 1,8 fois plus enclines respectivement à pratiquer le même métier que leur père et que leur mère. Les fils et les filles d’avocats, de médecins, de pêcheurs et de boulangers comptent, toujours selon cette étude, parmi les plus susceptibles de suivre les traces de leurs parents. Rien à voir, cela dit, avec le XIXsiècle, alors que les métiers se pratiquaient de père en fils (ou de mère en fille) dans près de la moitié des cas.

Je n’ai pas trouvé de mention de l’incidence de ce phénomène chez les journalistes, même si je connais plusieurs consœurs et confrères qui sont des mères, pères, filles ou fils de journaliste. Je le précise, car si je suis franc, je souhaite moi aussi secrètement que Fiston abandonne ses aspirations journalistiques naissantes. Parce que le journalisme est un métier précaire, dans une industrie fragile, pour lequel une grande partie du public n’a que peu d’estime.

Un sondage du cabinet Edelman révélait la semaine dernière que 56 % des Québécois craignaient que les journalistes tentent de les duper et de les induire en erreur en diffusant délibérément de fausses nouvelles. Selon ce même sondage, réalisé auprès de 1000 Québécois en novembre 2021, les Québécois feraient moins confiance aux médias… qu’aux entreprises et au gouvernement.

C’est-à-dire que le Québécois moyen accorderait davantage de crédibilité au message publicitaire d’une entreprise qui prétend que son produit est révolutionnaire qu’au journaliste qui a testé différents produits du même type et qui, données probantes à l’appui, conclut que ce produit est en fait de la camelote.

Et que le Québécois moyen ferait plus confiance à un gouvernement qui prétend depuis deux ans qu’il n’y a pas de réel problème de ventilation dans les écoles qu’aux journalistes qui ont épluché les études scientifiques à ce sujet avant de déterminer que des purificateurs d’air installés dans les classes contribueraient efficacement à combattre la COVID-19.

Les chiens de garde de la démocratie peuvent aller se rhabiller. Le quatrième pouvoir en prend pour son rhume…

Et pourtant, encore une fois cette semaine, j’ai pu échanger avec des étudiants (en droit de l’Université Laval), qui se demandaient quelle était la meilleure façon de faire sa place dans le marché du travail médiatique. Je leur ai suggéré de poser la question à des gens plus compétents, à savoir mon patron, qui est diplômé en droit de l’Université Laval.

Je reviens à mon ami médecin et à son ami dentiste. Ils ont en commun avec moi de croire en somme que le gazon est plus vert chez le voisin. Hors du sillon professionnel qu’on a soi-même tracé.

Nous ne sommes pas les seuls. Un sondage réalisé par HSBC auprès de 5500 parents dans 16 pays a révélé que 83 % des parents souhaitaient que leur enfant ne fasse pas le même métier qu’eux. Parmi les parents canadiens, la proportion grimpe à 87 %.

La nature humaine étant ce qu’elle est, on a tendance à retenir davantage les éléments irritants que les avantages de notre métier. Et l’un des aspects irritants du métier de journaliste – comme en témoigne le sondage de la firme Edelman –, c’est justement cette méfiance du public, qui s’accompagne de plus en plus d’insultes, en cette ère de communications instantanées.

Comment gère-t-on ce trop-plein de colère des lecteurs ? a demandé la prof de l’Université Laval, lors de cette causerie à laquelle participait aussi ma brillante consœur du Devoir Aurélie Lanctôt.

On gère ça comme on peut. J’ai de très fidèles lecteurs qui m’insultent à chacune de mes chroniques, peu importe que je parle de famille (tous les dimanches), de cinéma ou de culture du bannissement. Ils le font par habitude, j’imagine. Comme un chien qui arrose toujours le même arbre. J’espère que ça les soulage.

Certains impolis, que je ne lis plus depuis des années, continuent de m’écrire en pure perte, même si je les en ai avertis. Je vois leurs noms, souvent d’une autre époque, apparaître dans les éléments indésirables de ma boîte de courriels.

J’ai des confrères et consœurs pour qui c’est bien pire. Je pense à Emilie Nicolas, du Devoir, qui reçoit chaque semaine une pluie d’insultes misogynes et xénophobes de la part de lecteurs réactionnaires. Elle tient le cap, admirable de courage et de résilience, bravant cette tempête de haine sans fin.

Je ne souhaite surtout pas ça à mon fils. Comme pour 78 % des parents canadiens sondés par HSBC, le plus important pour moi, c’est qu’il soit heureux. Il fera bien ce qu’il veut… (tant que sa pomme tombe loin de mon arbre !).