Catherine Éthier, jeune femme brillante, drôle et spirituelle, était sur le plateau du talk-show Bonsoir bonsoir ! cette semaine. Elle a d’emblée félicité ironiquement Jean-Philippe Wauthier d’avoir invité « deux femmes vieilles » sur son plateau. C’est-à-dire elle et Marina Orsini, qui semblait se demander où elle se dirigeait avec ça…

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Catherine Éthier vient d’avoir 40 ans. « C’est difficile de naviguer dans la vie sans qu’on me le rappelle constamment, dit-elle. “Hiii ! Ah bon ?” Il y a comme un petit malaise que je n’avais jamais vécu avant, quand on me demandait mon âge. »

On lui sert souvent du « mais tu ne les fais pas, tes 40 ans ! » (Marina Orsini s’est prise au jeu elle-même sur le plateau.) Comme s’il s’agissait d’une tare de ne plus être trentenaire. Trop jeune pour être vaccinée à l’AstraZeneca, mais déjà « vieille » pour les gens de « l’industrie » (celle des médias, qui a accueilli récemment cette ex-étudiante en biochimie).

C’est dans le regard des autres que Catherine Éthier ressent le poids de l’âge, comme une épée de Damoclès, dit-elle. Sa chronique, comme la plupart de ses truculentes chroniques, se voulait joliment subversive et subtilement irrévérencieuse. Une réflexion faussement légère, non pas tant sur l’âge que sur cette date de péremption que l’on accole aux femmes comme à des pots de yogourt. Plus belle avant telle date…

Ce qu’en a retenu Pierrette, une auditrice de Bonsoir bonsoir !, sur la page Facebook de l’émission ? Que les « petites lunettes rondes » de Mademoiselle Catherine la vieillissaient, qu’elle n’avait certainement pas l’air d’avoir le même âge que le beau Jean-Philippe et qu’elle aurait intérêt à endurer sa myopie sévère plutôt que de sacrifier son look coquet et pimpant à une paire de vulgaires barniques. Une étude sociologique en un seul statut Facebook.

Le plus ironique, c’est que quand j’ai voulu rattraper la chronique de Catherine Éthier sur le site web de Radio-Canada, la pub qui est apparue et qui posait cette question existentielle sur fond de musique relaxante de spa nordique – « Quelle est votre définition de la beauté ? » – vantait les mérites d’un réseau de médecine esthétique…

Catherine Éthier n’est pas la seule à trouver que 40 ans est un âge considéré comme quasi canonique dans certains cercles médiatiques.

Il y a deux semaines, la comédienne Carrie-Anne Moss, bien connue pour son rôle de Trinity dans les films The Matrix, a révélé qu’on lui avait offert un rôle de grand-mère… le lendemain de son 40e anniversaire.

Carrie-Anne Moss, 53 ans, discutait devant public avec la réalisatrice, comédienne et autrice Justine Bateman qui, à 55 ans, vient de publier Face : One Square Foot of Skin, un recueil de récits sur le rapport de 47 femmes à leur visage vieillissant. « Et si on ignorait tous ceux qui nous rappellent quotidiennement, sur toutes les plateformes, que les femmes livrent un combat sans fin avec la vieillesse », souhaite Justine Bateman, qui s’est fait connaître dans les années 80 dans le rôle de Mallory Keaton, dans le téléroman Family Ties.

« Cessez de dire aux femmes de se faire refaire le visage ! », écrit la réalisatrice, qui refuse la chirurgie esthétique, qu’elle perçoit davantage comme un diktat que comme un choix, dans une industrie qui peine à laisser les femmes vieillir à l’écran. Ce qui est vrai, dit-elle, à Hollywood, mais aussi partout ailleurs dans les sociétés occidentales. « Je déteste l’idée que la moitié de la population passe la moitié de sa vie à s’excuser, honteuse, d’un visage qui a vieilli naturellement », écrit Justine Bateman.

Ce dont parle Justine Bateman, c’est de l’injonction de plaire faite aux femmes. La même qui fait dire à Pierrette que Catherine Éthier devrait se débarrasser de ses lunettes lorsqu’elle est à la télé. Pour paraître plus jeune. Parce que l’image que l’on retient de la beauté, pour répondre à la question existentielle du réseau de médecine esthétique, c’est bien sûr celle de la jeunesse, que l’on a désormais les moyens techniques d’étirer.

Cette injonction de plaire, on ne le répétera jamais assez, n’est pas la même pour les hommes que pour les femmes. Il y a deux poids, deux mesures. Son visage buriné à lui témoigne de son expérience de vie, ses pattes d’oies sont sexy, ses cheveux gris font de lui un « Silver Fox ». Est-ce le début d’une repousse que l’on aperçoit à la racine de ses cheveux à elle ? Quelle horreur ! Nous avons, collectivement, décidé de ces codes sexistes. Frances McDormand, en lice ce dimanche soir pour un Oscar, pour son jeu fabuleux dans Nomadland, de Chloé Zhao, le film de l’année, refuse ces codes.

PHOTO FOURNIE PAR SEARCHLIGHT PICTURES, ASSOCIATED PRESS

Frances McDormand dans Nomadland

Comme Justine Bateman, Frances McDormand ne veut pas que l’on retouche son visage, qui est son outil de travail le plus visible. Elle sait de quoi elle est privée parce qu’elle n’a pas un visage lisse. Elle sait aussi de quoi elle serait privée si elle avait un visage lisse.

La grande comédienne américaine, deux fois oscarisée (pour Fargo et Three Billboards Outside Ebbing, Missouri), est d’autant plus crédible dans le rôle d’une femme qui a tout perdu et qui décide de vivre sur la route, dans une minivan, qu’elle ressemble à celles qui font réellement ce choix. Les interprètes de Nomadland sont pour l’essentiel des non-professionnels, aux visages expressifs qui témoignent de leurs multiples expériences.

La chirurgie esthétique, chez les actrices, est devenue la norme. L’injonction de l’injection est réelle. On assiste à une nouvelle forme de discrimination fondée sur l’âge. Non seulement on exclut en fonction de l’âge réel, mais on exclut en fonction de l’âge apparent. À 55 ans, dans l’inconscient collectif, une actrice devrait avoir l’air de Nicole Kidman, pas de Justine Bateman.

La diversité corporelle n’est pas qu’une question de poids. Or, exposer à la vue de tous une peau ridée est désormais, dans certains cercles, un motif de marginalisation. L’exception qui confirme la règle. Vous jetterez un coup d’œil à la cérémonie des Oscars, ce soir, pour vous en convaincre. Une actrice devrait pourtant, comme toute autre femme, avoir le libre choix de disposer de son corps – et donc de son visage – comme bon lui semble. Avec ou sans injections.