Arrêter d’avoir honte des menstruations. De rougir parce qu’on sort un tampon. Briser le cercle vicieux qui fait qu’on ne parle pas des règles parce que c’est sale, si bien que ça reste tabou… Voilà la mission que s’est donnée Lucia Zamolo, une Allemande née en 1991. Elle publie C’est beau, le rouge aux éditions La courte échelle. La Presse l’a jointe par visioconférence à Münster, en Allemagne. Entrevue en cinq points.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

Qu’est-ce que c’est ?

C’est beau, le rouge, c’est un roman graphique lauréat du prix Serafina en illustration 2019, décerné à la Foire du livre de Francfort. Mêlant les informations factuelles et historiques au témoignage, ce roman graphique réussi a d’abord été le projet de thèse de Lucia Zamolo, au département de design de l’Université d’arts appliqués de Münster.

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« J’ai adoré faire l’écriture à la main de la version française, dit Lucia Zamolo. Mon père est italien, de la région du Frioul. Il y a beaucoup de phrases en français que je comprends, parce que ça me rappelle le frioulan [une langue minoritaire d’Italie] que parle mon père. »

Pourquoi parler des menstruations ?

« Je voulais réaliser un livre, mais je ne savais pas à propos de quoi, raconte en anglais Lucia Zamolo. J’ai commencé à observer mes colocataires. Un seul était un homme. Quand il a déménagé, nous nous sommes mises à parler de nos menstruations librement, entre femmes. Au départ, je me suis dit : ‟Comme c’est beau qu’on s’ouvre aux autres !” »

« Puis, je me suis demandé pourquoi on n’en parlait pas ouvertement, tout le temps, poursuit-elle d’une voix douce. Pourquoi, si je ne veux pas aller à la piscine ou dans un bar parce que j’ai mal au ventre, je dis toujours que je suis malade ? Avoir ses règles, ce n’est pas une maladie. J’ai réalisé qu’on avait un comportement étrange quand il était question de menstruations. Pourquoi ? »

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Extrait de C’est beau, le rouge, texte et illustrations de Lucia Zamolo, traduction de Rita Lamontagne, éditions La courte échelle

Un choc initial trop fréquent

Lucia Zamolo a cru être atteinte d’une maladie incurable quand elle a trouvé du sang dans sa culotte pour la première fois. C’était dans les toilettes d’un restaurant où sa famille était réunie pour fêter les 80 ans de sa grand-mère…

« Je n’ai pas trouvé le courage de déranger ma mère pour lui demander ce qui se passait, se rappelle la jeune femme. J’ai mis plein de papier de toilette dans ma culotte. J’aurais aimé que ça commence alors que j’étais à la maison, mais ça n’arrive jamais quand on est dans un espace sécurisé. Une amie m’a raconté que ses règles ont commencé quand elle était en vacances de ski avec son père et son frère. Elle était trop effrayée pour demander à son père ce qui lui arrivait… » Comme les menstruations peuvent survenir dès l’âge de 11 ans, parfois avant, il faut en parler aux enfants.

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Extrait de C’est beau, le rouge, texte et illustrations de Lucia Zamolo, traduction de Rita Lamontagne, éditions La courte échelle

Si les hommes étaient menstrués

À travers le temps, les femmes menstruées ont souvent été considérées comme impures — c’est parfois encore le cas. Leur regard maléfique était redouté, rappelle Lucia Zamolo. Aristote a même estimé que les femmes perdaient du sang parce qu’elles n’étaient pas capables de le transformer en sperme… (!)

« Si les hommes étaient menstrués, je pense que ça aurait été différent, observe Lucia Zamolo. Les hommes se sont toujours servis des règles comme excuse pour ne pas laisser les femmes faire certaines choses ou être leurs égales. C’est toujours vu négativement. Je pense que si les hommes étaient menstrués, ce serait vu comme quelque chose qui rend légitime leur pouvoir. Exactement le contraire. »

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Extrait de C’est beau, le rouge, texte et illustrations de Lucia Zamolo, traduction de Rita Lamontagne, éditions La courte échelle

Vers un monde ouvert au rouge

Lucia Zamolo souhaite que plus personne n’affirme que parler des menstruations est inapproprié. Sortir un tampon de son sac, ça veut dire : « Oui, je vais à l’instant retirer un tampon imbibé de sang de mon corps et stopper le flux de sang en m’insérant un nouveau tampon dans le vagin, écrit-elle dans C’est beau, le rouge. Arrangez-vous avec ça. »

Ce tabou ne disparaît-il pas avec le temps ? « Au début, quand je parlais de mon projet à mes amis et à mon entourage, ils étaient surpris, indique Lucia Zamolo. Ils me répondaient spontanément : ‟OK, OK, je ne veux pas en entendre parler.” Quand je continuais à discuter, ils s’y intéressaient. Je pense qu’une partie de la population est très ouverte. Mais deux journaux n’ont pas voulu publier d’entrevues avec moi. Ils ont dit : ‟Qui veut lire sur les menstruations en déjeunant ?” Ce genre de réaction existe toujours. »

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C’est beau, le rouge, texte et illustrations de Lucia Zamolo, traduction de Rita Lamontagne, éditions La courte échelle

C’est beau, le rouge
Texte et illustrations de Lucia Zamolo
Traduction de Rita Lamontagne
Éditions La courte échelle
Dès 12 ans