La pandémie, telle une pièce à double face, apporte son lot de malheurs, mais aussi d’occasions. Plutôt que de se laisser abattre après avoir perdu son emploi de pilote chez Air Transat, Julien Morin a décidé d’investir toutes ses énergies dans un projet personnel : celui de commercialiser une « vraie » moutarde qui monte au nez, une quête qu’a menée son grand-père toute sa vie.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Depuis son plus jeune âge, Julien Morin avait un rêve : piloter des avions. Ce qu’il fait avec passion depuis qu’il a fait voler son premier planeur, à 15 ans. « Mes 20 dernières années de vie ont toutes été orientées vers la réalisation de ce projet-là », résume celui qui effectuait depuis cinq ans des vols internationaux pour Air Transat. Mais la pandémie a stoppé en plein vol son élan : après avoir rapatrié des centaines de citoyens sur le sol canadien au printemps dernier, il a perdu son emploi.

Plutôt que de sombrer dans la déprime, celui qui ne semble pas manquer de détermination a décidé de se consacrer à 100 % à un petit projet personnel sur lequel il travaillait à temps perdu depuis quelque temps : la moutarde La Morin. « Le plus dur pour mes collègues et moi, c’est l’incertitude. Est-ce que ça va prendre un, deux, cinq ans à reprendre ? C’est un métier de passion, d’adrénaline, donc on trouve facilement le temps long. J’ai décidé de me plonger à fond dans mon projet », raconte-t-il, rencontré dans son nouvel espace de production, qu’il loue au centre-ville.

Bien lui en prit : la demande pour sa moutarde artisanale, qui avait déjà conquis quelques palais, a explosé depuis qu’il s’y consacre plus sérieusement. Il s’est associé avec un nouveau partenaire distributeur et a réussi à faire entrer son produit dans quelque 100 points de vente partout au Québec, dont les paniers Lufa, qui lui ont apporté énormément de nouveaux clients. Prochaine étape : exporter en Ontario, aux États-Unis et, but ultime, en France.

Une histoire de famille

Mais qu’est-ce qui fait le succès de ce petit pot de moutarde qui « monte au nez » ? D’abord, cette qualité intrinsèque à toute bonne moutarde, selon M. Morin, et qui lui a été inculquée par son grand-père.

L’histoire, tout à fait charmante et touchante, remonte à l’arrivée de son grand-père, d’origine française, au Canada dans les années 50. « Depuis que je suis tout petit, j’ai grandi avec l’esprit de recherche de la moutarde parfaite. Ça vient de mon grand-père ; il cherchait LA moutarde qui monte au nez. C’était presque compétitif dans ma famille ; à chaque Noël, on arrivait chez mes grands-parents avec des pots de moutarde, on goûtait, on cherchait la meilleure… Mais ce n’était jamais exactement ça. »

Cette moutarde qui monte au nez, comme celle qu’il avait dû goûter, enfant, en France, son grand-père l’a cherchée toute sa vie, sans la trouver. Jusqu’à ce que son petit-fils décide de s’attaquer au défi, une fois pour toutes.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Le visage du grande-père de M. Morin orne les couvercles des pots de moutarde La Morin.

« Mon grand-père devenait vieux, il avait 93 ans et un cancer, il ne lui restait plus beaucoup de temps. Je voulais faire une moutarde pour lui, la moutarde qu’il a cherchée toute sa vie. Je me suis donc mis à faire des recherches et me suis lancé dans la conception. Ça m’a pris environ cinq mois pour trouver une recette qui pouvait être la bonne. »

Moment fatidique, celui où son aïeul a goûté la moutarde. Allait-elle lui monter au nez ? « Oui ! Il a eu une petite larme… Ce n’était pas de l’émotion, mais vraiment parce que ça lui a monté au nez. Ou peut-être un peu des deux ! J’ai vu son sourire en coin et j’ai su que c’était ça », se remémore-t-il.

Le pilote a décidé de commercialiser sa moutarde, qu’il a nommée La Morin, et où on peut voir, sur le couvercle du pot, le visage de son grand-père, accompagné du slogan « La vraie moutarde qui monte au nez ! » Quelque temps avant de mourir, son grand-père a pu tenir dans ses mains le produit fini.

Moutarde québécoise

Au fil de ses recherches, Julien Morin s’est aperçu d’une incongruité : même si on associe la moutarde à la France, les grains de moutarde, eux, sont un produit bien d’ici. « Environ 80 % des exportations mondiales de graines de moutarde viennent de Saskatchewan. Il n’y a donc aucune raison de ne pas faire ça chez nous ! », lance-t-il.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

La moutarde La Morin originale ne compte que quelques ingrédients.

Les graines de moutarde, le raifort et le wasabi sont les trois seuls aliments qui provoquent la réaction chimique qui fait que ça monte au nez. C’est quelque chose d’un peu addictif !

Julien Morin, fondateur et propriétaire de La Morin

La Morin originale ne compte que quelques ingrédients : graines de moutarde biologiques canadiennes, vinaigre de cidre de pomme, sel de mer, sel de citron, huile d’olive, curcuma. Tout est fait à la main, de façon artisanale, et produit en petite quantité. Le secret, que nous avons promis de ne pas révéler, est dans le processus de fabrication. Depuis peu, deux autres parfums ont été ajoutés à la gamme : à l’ancienne à la bière (en collaboration avec la brasserie Dunham) et au poivre rose.

Le bon dosage et la fraîcheur sont primordiaux pour avoir l’effet désiré, croit l’entrepreneur. « Le problème, c’est que les moutardes commerciales sont usinées et fabriquées à partir de poudre de graines de moutarde, avec beaucoup d’additifs chimiques, de sulfites. » La Morin a donc une durée de vie d’environ huit mois au frigo, question qu’elle monte toujours au nez !

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