On passe souvent à proximité des chantiers sans trop comprendre ce qui s’y passe. Au cours des prochaines semaines, nous levons le voile sur les métiers méconnus de la construction. Aujourd’hui : le levage de bâtiments.

Pierre-Marc Durivage Pierre-Marc Durivage
La Presse

L’image est impressionnante. Une maison entière qui repose sur des poutres, soutenues par des vérins et de solides assemblages de bois. On parle d’un immeuble en planches, briques et mortier de plusieurs dizaines de tonnes qui est sur le point d’être doucement déposé sur des fondations toutes neuves. C’est le genre de travail de précision que fait toutes les semaines F.A. Laferrière, de Saint-Marcel-de-Richelieu, en Montérégie.

« Il n’y a rien qui fait que tu te lèves le matin et que tu deviens leveur de maisons, nous explique Alexandre Duval, propriétaire de l’entreprise fondée en 1958. Il n’y a pas d’école pour ça, aucun endroit où on enseigne comment s’y prendre. Tu dois apprendre de gens qui connaissent ça, en espérant que tu suives les bonnes personnes. »

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Alexandre Duval, propriétaire de F.A. Laferrière

Alexandre ne se destinait donc pas à devenir leveur de maisons — pas plus qu’il aurait pensé devenir président de l’Association des déménageurs de bâtiments du Québec. « Quand j’ai commencé, à 18 ans, je n’y connaissais absolument rien, se souvient le jeune homme de 36 ans. En fait, j’étais paysagiste et je travaillais près d’un chantier où des ouvriers s’affairaient à lever une maison. Fernand Laferrière, le propriétaire d’alors, avait besoin d’un coup de main, il a demandé à mon patron si j’étais disponible. Je travaille en levage de maisons depuis ce temps ! »

Analyse minutieuse

Sept ans plus tard, il s’est retrouvé à la tête de l’entreprise lancée par Robert Laferrière, qui a commencé à déplacer des maisons, d’abord la sienne, quand le gouvernement provincial a procédé à l’expropriation de plusieurs propriétés afin de pouvoir construire l’autoroute 20. Alexandre Duval a donc pu compter sur des années d’expérience, ponctuées d’essais et d’améliorations constantes. Il peut notamment s’appuyer sur des systèmes télécommandés qui permettent aux vérins de bouger à l’unisson.

Les taux d’erreurs sont très faibles. Avant, c’était bien différent alors que tout se faisait manuellement. Toutefois, il faut sans cesse s’ajuster aux conditions, selon que l’on est sur un terrain en pente, un sol rocailleux, du sable, dans la glaise ou bien s’il y a présence d’arbres. Bref, il n’y a pas beaucoup de routine dans notre travail !

Alexandre Duval

Une analyse minutieuse est toutefois nécessaire avant de lever ou de déplacer un bâtiment. « On va prendre en considération la partie principale de l’immeuble, mais aussi toutes les rallonges, quand ça s’applique, nous apprend Alexandre Duval. On va aussi identifier toutes les solives pour ainsi déterminer les zones d’appui. »

C’est après ces analyses que sont installées les poutres d’acier qui vont permettre de soutenir l’immeuble. Mais pas n’importe quelles poutres : « On pourrait se limiter à installer une structure d’acier rigide mais tout va péter dans la maison, affirme le jeune entrepreneur. On ajuste donc en fonction de la flexion de chaque poutre pour que le bâtiment ne craque pas. C’est pourquoi on a au-dessus de 125 poutres d’acier différentes. » L’utilisation de cales de bois est aussi cruciale, à plus forte raison dans le cas de vieilles maisons bâties avec des troncs d’arbre en guise de solives.

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Des poutres d’acier vont permettre de soutenir l’immeuble.

Selon l’entrepreneur, lever un bungalow standard coûte entre 30 000 $ et 50 000 $ en comptant le prix de l’excavation et des nouvelles fondations. Le prix varie en fonction du bâtiment et du trajet de même que de la présence d’installations de services publics (dégager des fils électriques peut coûter cher).

Une chose est sûre, toutefois ; déplacer une maison au lieu de la démolir est un choix responsable : « On sauve énormément de matériel qui s’en irait au dépotoir, soutient Alexandre Duval. Si on ne lève pas la maison, tout finit à la dompe ou presque. Au lieu de 10 à 15 conteneurs de déchets, on n’en remplit qu’un seul. »

Les clients vont faire appel au leveur de maisons pour de multiples raisons : ils veulent vendre ou donner leur résidence, ils veulent réparer des fondations endommagées ou creuser un sous-sol, entre autres. « La moitié de nos contrats consistent à simplement lever un bâtiment, nous apprend Alexandre Duval. Dans 40 % des cas, on va déplacer la maison sur un même terrain alors qu’un déménagement complet sur le réseau routier va représenter 10 % de nos contrats. »

Une maison sur l’eau

Mais certains propriétaires ont des besoins assez particuliers. Alexandre Duval nous raconte notamment avoir déménagé une maison sur une barge ou avoir déplacé un abattoir en trois jours parce que les poulets devaient entrer le mardi suivant.

« Un entrepreneur a même choisi de construire sa nouvelle usine autour de l’ancienne parce qu’il ne pouvait pas se permettre de perdre une journée de production, se rappelle-t-il. On a ensuite sorti l’ancien bâtiment par une ouverture qui a dû être comblée. Le lendemain, les employés étaient à l’ouvrage comme prévu ! Il y a du monde qui a des idées, et on doit être en mesure de trouver des solutions. Ça prend de la cocologie, comme dirait ma fille de 8 ans ! »

Les outils du leveur de maisons

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Tous les bâtiments tiennent dans les airs grâce à des poutres d’acier, des vérins ajustables ainsi que des assemblages robustes de bois, des « cages », selon le jargon du métier.

F.A. Laferrière a en tout temps neuf ou dix bâtiments de soulevés un peu partout dans la grande région de Montréal. Tous ces bâtiments tiennent dans les airs grâce à des poutres d’acier, des vérins ajustables ainsi que des assemblages robustes de bois, des « cages », selon le jargon du métier. C’est le trio d’outils essentiels au leveur de maison. « On met un à trois jours pour lever une maison, mais elle peut rester ainsi pendant trois semaines en attendant que les fondations soient en place, explique le propriétaire Alexandre Duval. Il faut que ce soit très solide. » Pour le reste — excavatrices, marteaux pneumatiques, scies, etc. —, il s’agit d’appareils qui sont aussi utilisés par d’autres corps de métier.