Avez-vous déjà lu des mémoires qui vous ont donné envie, en pleine soirée, de quitter votre lecture et votre fauteuil confortable pour aller dans la cuisine préparer des nouilles chinoises épicées ?

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Cela m’est arrivé en lisant Save Me the Plums, le nouveau livre de la grande journaliste américaine Ruth Reichl, ancienne critique gastronomique du New York Times et éditrice de livres et de magazines. Dans cet ouvrage paru au printemps, qui arrive après Garlic and Sapphires, Comfort Me with Apples et Tender at the Bone, les autres tomes de son œuvre biographique, elle raconte ses années à la tête du mensuel Gourmet, de 1999 à 2009.

Un soir, y relate-t-elle, au retour d’une visite de restaurant décevante, alors qu’elle travaille encore pour le Times, mais se demande si elle doit accepter l’offre d’emploi à la direction du magazine, elle arrive à la maison et tombe sur son fils qui est encore debout malgré son jeune âge. Et il a faim.

Ils placotent, et elle décide de lui préparer des nouilles, qu’elle déguste en sa compagnie, avec beaucoup plus de plaisir que la cuisine du mauvais resto dont elle revient. Ensemble, ils partagent un beau moment, et elle comprend que si elle laisse tomber son emploi extrêmement exigeant, côté horaire, de critique gastronomique pour diriger plutôt le mensuel, elle aura tous les soirs l’occasion de refaire cela.

On comprend alors, entre les lignes, que c’est là qu’elle a décidé d’accepter l’offre de diriger Gourmet – qu’elle avait d’abord refusée –, que c’est là qu’elle a fait le saut.

C’est si bien raconté qu’on a faim en terminant le chapitre.

Comble de joie : la recette du plat en question est publiée.

« Je suis vraiment contente de savoir que tu as préparé les nouilles parce que j’ai dû me battre avec l’éditeur pour qu’on publie des recettes », m’a-t-elle confié lors de son passage récent à Montréal.

Mais ensemble, ils en sont arrivés à un compromis : publier quelques recettes seulement, celles des plats qui arrivent à des moments cruciaux du récit. C’est ainsi que Save Me the Plums combine la narration de cette arrivée chez Gourmet, des belles années du magazine, avec le pratico-pratique. Tout cela est fort réjouissant quand on vient de nous décrire une scène tournant autour d’un gâteau qui pique la curiosité ou d'un chili à la dinde synonyme d’entraide humaine. C’est en effet celui que toute l’équipe de la rédaction a préparé et est allée porter aux pompiers qui travaillaient encore au lendemain de l’attentat du World Trade Center, un des moments qui jalonnent le passage de la journaliste cuisinière à la tête de cette institution fermée en 2009.

Contrairement à Garlic and Sapphires, mon préféré des livres que Ruth Reichl a écrits sur sa vie, Save Me the Plums ne nous amène pas dans un univers rocambolesque.

Garlic racontait les péripéties de la journaliste comme critique gastronomique du New York Times durant les années 90, emploi qu’elle a embrassé avec une particularité unique : elle se déguisait pour ne pas être reconnue. Ainsi, elle devenait une divorcée blonde ou encore une dame âgée toute discrète et toutes sortes d’autres personnages, ce qui lui permettait non seulement de ne pas être reconnue, mais aussi de vivre l’expérience du resto à travers les yeux de différents profils sociodémographiques. On y apprenait, par exemple, que la dame d’un certain âge était invisible et n’avait jamais la table la plus convoitée, tandis qu’assise au bar, la blonde n’avait jamais de difficulté à être bien servie…

Save Me the Plums se penche plutôt sur les questions que se posent les journalistes quand ils évoluent dans le métier. Sur des notions comme la transition entre l’écriture et la gestion, la difficulté que posent les emplois sans horaires fixes aux jeunes parents, ou sur les changements au sein des équipes de gestion des entreprises de presse, qui peuvent sembler loin de la salle de rédaction, mais qui finissent néanmoins par avoir un impact important sur le quotidien des journalistes. Elle parle des acteurs clés du milieu de l’époque, donne une bonne idée des avantages sociaux de l’emploi, plutôt généreux, merci.

Ce qu’on sent toutefois particulièrement à travers les lignes, c’est bien le plaisir que la journaliste a eu de mener une équipe de journalistes aussi chevronnés que Jonathan Gold ou Anthony Bourdain, pour qui parler de gastronomie ne se résumait pas à une description des plats.

Déjà, quand elle était au New York Times, Reichl fut l'une des pionnières de cette transformation du journalisme gastronomique, où il n’était plus question de simplement analyser la finesse d’une sauce ou d’une cuisson, mais de comprendre la ville et ses gens, à travers leurs restaurants.

Condé Nast, l’entreprise qui publiait Gourmet, a mis la clé dans la porte trop tôt aux yeux de Ruth Reichl, c’est clair. Selon elle, le magazine avait encore des choses à dire. Et sa marque était encore très forte. Elle aurait aussi voulu avoir la chance de mieux tirer parti de la montagne de recettes mises au point par le magazine.

Mais on ne refait pas l’histoire. En 2009, après un an de déclin des revenus publicitaires – à cause de la crise financière, mais aussi parce que l’internet commençait à faire son œuvre –, l’aventure a pris fin.

La suite est écrite dans My Kitchen Year, paru en 2015, où elle raconte qu’elle s’est réfugiée dans sa cuisine pour absorber le choc de cette fin trop abrupte et que c’est quelque part entre un gâteau à la compote de pomme et au gingembre et un bulgogi maison qu’elle est revenue sur terre, pour reprendre mille projets.

Et la bonne nouvelle, c’est que, m’a-t-elle confié, elle a promis à son éditeur encore un autre ouvrage. On a hâte !

PHOTO FOURNIE PAR APPETITE

Save Me the Plums, de Ruth Reichl

Save Me the Plums. Ruth Reichl. Éditions Appetite. 288 pages. 32 $.