(Montréal) Une copie conforme, ou presque. C’est ce que les élections anticipées déclenchées par Justin Trudeau en pleine quatrième vague de la pandémie ont donné comme résultat. À l’issue de cette deuxième victoire minoritaire d'affilée, le chef libéral estime avoir obtenu un « mandat clair », et il a dit avoir compris que les Canadiens n’ont plus envie « qu’on parle de politique et d’élections ».

Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

Les troupes libérales ont gagné plus de sièges que les conservateurs, mais pas suffisamment pour décrocher la majorité que le premier ministre sortant convoitait. Justin Trudeau a donc gagné les élections, lundi, mais il a perdu son pari. Et l’aventure lui a coûté au moins deux ministres, Maryam Monsef, en Ontario, et Bernadette Jordan, en Nouvelle-Écosse. Il a aussi perdu quelques sièges dans les provinces de l'Atlantique et en Ontario.

Il était environ 1 h 20 lorsque le premier ministre est arrivé sur la scène installée dans une salle de l’hôtel Le Reine Elizabeth remplie à la moitié de sa capacité, COVID-19 oblige. « Vous nous renvoyez au travail avec un mandat clair de faire passer le Canada à travers cette pandémie », a-t-il déclaré d’entrée de jeu, évoquant les « jours plus radieux à venir » sous le regard de sa femme, Sophie Grégoire Trudeau, et de leurs enfants Xavier et Ella-Grace.

Le chef libéral a tiré des enseignements de son expérience sur le sentier électoral. « Je vous ai entendus. Ça ne vous tente plus qu’on parle de politique ou de l’élection », a-t-il lancé au début de ce discours de victoire d’une dizaine de minutes qu’il a prononcé d’une voix éraillée par la série d’allocutions de cette campagne de 36 jours.

Vous voulez qu’on se concentre sur le travail qu’on a à faire pour vous.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Ce scrutin a cependant démontré que « nos institutions demeurent fortes », a fait valoir Justin Trudeau. Dans un bref passage sur l’unité nationale, il a affirmé à ceux qui n’avaient pas voté rouge que son gouvernement allait « se tenir debout pour [eux] et travailler pour [eux] chaque jour ». Et comme il l’avait fait en 2015, il a cité l’ancien premier ministre libéral Wilfrid Laurier.

« N’oublions pas le passé et les jours sombres que nous avons traversés ensemble, mais regardons encore plus vers l’avenir, et tout ce qui reste à venir, et tout ce qu’il nous reste à construire ensemble. Sentons la chaleur d’une aube nouvelle, et surtout, saisissons la promesse d’un tout nouveau jour », a conclu Justin Trudeau, qui avait cité en 2015 les « voies ensoleillées » de Wilfrid Laurier.

Deux mains sur le volant

Au moment d’écrire ces lignes, les libéraux avaient remporté la mise dans 157 circonscriptions, tandis que les conservateurs étaient parvenus à décrocher 122 sièges. Le Bloc québécois en avait obtenu 31, ce qui est en deçà de l’objectif de 40 sièges qu’avait évoqué le chef Yves-François Blanchet. Les néo-démocrates, quant à eux, avaient remporté 26 circonscriptions.

Il s’agit d’un calque quasi parfait des résultats du dernier scrutin. Le 21 octobre 2019, les Canadiens avaient envoyé à Ottawa 157 libéraux, 121 conservateurs, 32 bloquistes, 24 néo-démocrates, trois verts et une indépendante. Et l’instar de ce qui s’était produit il y a deux ans, les libéraux sont arrivés derrière les conservateurs au chapitre de l’appui populaire : ils ont obtenu 31,9 % des suffrages contre 34,1 % pour le parti d’Erin O’Toole.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Parmi les partisans réunis lundi à l’hôtel Reine Elizabeth, on comptait la mère de Justin Trudeau, Margaret.

Tout ça pour ça ?

À cette question, Mélanie Joly a répondu ceci : « Je pense qu’on peut être fiers de vivre dans une démocratie où les gens ont la chance d’exprimer leur opinion, et puis dans les circonstances, ils ont donné leur verdict. Et ce qu’ils nous disent, c’est deux choses : ils veulent un gouvernement progressiste, et ils veulent s’assurer qu’on travaille en collaboration avec les autres partis. »

La députée montréalaise réélue, qui coprésidait la campagne nationale, n’a pas voulu dire si le résultat avait quelque chose de décevant, ou si les libéraux retourneraient à la Chambre des communes fragilisés. « On va gouverner, et on va gouverner pour tout le monde » – avec « deux » mains sur le volant, a soutenu celle qui retrouvera certainement une place à la table du cabinet que formera Justin Trudeau.

Le débat de TVA, le tournant

La caravane libérale a roulé à un train d’enfer dans les derniers jours de la campagne, jusqu’à la toute fin. Les discours de Justin Trudeau ont été alimentés par des faux pas commis par le camp conservateur dans la dernière ligne droite. Il y a eu la volte-face en matière de contrôle des armes à feu, le caractère soudainement devenu optionnel de la taxe sur le carbone, et enfin le refus de la formation de dévoiler le statut vaccinal de ses candidats qu’a révélé le Globe and Mail à trois jours du vote.

Du carburant pour le chef libéral, qui l’a utilisé pour lancer un appel au vote stratégique, et dépeindre son adversaire comme un homme à la solde du lobby des armes à feu, des groupes antivaccination et des climatosceptiques. À l’inverse, Justin Trudeau se targuait d’être le seul des chefs fédéraux en mesure de répondre aux attentes en ce qui concerne les garderies, la lutte contre la pandémie et le combat contre les changements climatiques.

La campagne a donné des sueurs froides aux libéraux. On ne s’attendait pas à ce que la question du déclenchement hâtif du scrutin, en pleine quatrième vague de la pandémie, colle aussi longtemps – on avait prévu qu’après une semaine, on passerait à autre chose, a confié à La Presse un important stratège de la campagne il y a quelques jours. Ce qui a fait tourner le vent, c’est le débat de TVA, de l’avis de Geneviève Hinse, directrice des communications de la campagne nationale.

« Il y a eu un moment où il a été très, très ferme à l’endroit de M. O’Toole sur les armes à feu de style militaire […] Ça, pour nous, ç’a été un des premiers moments où on a été capables de semer le doute dans l’esprit des gens », a-t-elle exposé. « Ça nous a permis de commencer à bâtir ce contraste » entre un chef qui se disait au centre, mais qui avait des comptes à rendre à divers groupes d’intérêt, a ajouté Mme Hinse.

Quel avenir pour Justin Trudeau le chef ?

Et maintenant, à l’aune des résultats, que devrait faire Justin Trudeau ?

Il y a quelques jours, lorsqu’on lui avait demandé s’il s’agissait de son dernier tour de piste électoral à titre de chef du Parti libéral, le premier ministre sortant avait répondu qu’il n’en avait pas fini avec ce poste.

« Je n’ai même pas presque fini toutes les grandes choses que j’ai l’intention de continuer à accomplir avec les Canadiens », avait-il lancé, se disant « extrêmement enthousiaste pas seulement pour les jours à venir, mais les années à venir ensemble ».

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Mélanie Joly et Pablo Rodriguez au rassemblement du Parti libéral, lundi soir

Chez les libéraux, on serre les rangs derrière le chef.

Mélanie Joly est de ceux qui lui accordent un vote de confiance. « Ben oui ! Il l’a dit, il a encore beaucoup de choses à faire. Et moi, ça va me faire plaisir d’être dans son équipe pour l’épauler », a lancé à La Presse celle que d’aucuns voient comme une successeure potentielle.

Même son de cloche du côté de Pablo Rodriguez. « Oui, à 100 %. 100 %. Et je vous dirais que tous les membres du parti aussi », a-t-il insisté en mêlée de presse. « Dans le contexte actuel, c’est de plus en plus difficile d’obtenir une majorité […] parce qu’il y a beaucoup de tiers partis », a souligné le politicien élu pour la cinquième fois dans la circonscription d’Honoré-Mercier… et la quatrième fois au sein d’un gouvernement minoritaire.

Deux spécialistes consultées par La Presse se montrent moins convaincues.

Au sein de la population, il y a une grogne manifeste à l’endroit de Justin Trudeau, et en campagne, cette année, il était comme un boulet pour la marque de commerce libérale, contrairement aux campagnes de 2015 et de 2019.

Stéphanie Chouinard, professeure adjointe de science politique au Collège militaire royal de Kingston.

« Je pense que c’est un bon indicateur d’une réflexion à venir au caucus », a fait valoir Mme Chouinard.

De son côté, si elle note que « ça se peut que les députés et les gens du parti trouvent qu’il a fait son temps », Audrey Brennan, doctorante au département de science politique de l’Université Laval, souligne qu’on ignore s’il « y aura des pressions à l’interne » de la part des apparatchiks du Parti libéral du Canada. Par ailleurs, « si on se fie purement à la littérature, Justin Trudeau arrive au terme de la moyenne de la durée d’un chef à la tête d’un parti », fait-elle remarquer.

Le chef libéral remontera mardi à bord de son autocar de campagne pour reprendre le chemin d’Ottawa, où rien n’a beaucoup changé.

Neuf promesses des libéraux

Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Justin Trudeau s’est rendu au bureau de vote en famille, dans une école de la circonscription de Papineau, à Montréal, lundi.

Santé mentale et listes d’attente

Justin Trudeau veut investir 4,5 milliards de dollars sur cinq ans pour créer un transfert fédéral qui permettra aux provinces et territoires d’augmenter leurs services en santé mentale. Il s’engage aussi à investir 6 milliards afin d’enrayer les listes d’attente dans le réseau de la santé. Quelque 3,2 milliards seront consacrés à l’embauche de 7500 médecins de famille, infirmiers praticiens et membres du personnel infirmier. En ce qui concerne les soins de longue durée, il promet de dégager 6 milliards pour établir des normes nationales en la matière.

Relance économique

Justin Trudeau s’engage à ramener le taux d’emploi au niveau d’avant la pandémie, en allant au-delà de 1 million d’emplois. Le Programme d’embauche pour la relance économique du Canada sera prolongé jusqu’au 31 mars 2022 et une subvention salariale sera attribuée aux entreprises du secteur du tourisme.

Réduction des émissions de GES et carboneutralité

D’ici 2030, le Parti libéral veut réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 40 à 45 %, par rapport au niveau de 2005. Il vise aussi la réduction des émissions du secteur pétrolier et gazier pour atteindre la carboneutralité d’ici 2050. Justin Trudeau s’engage à mettre fin aux subventions du secteur des énergies fossiles en 2023.

Protection de l’eau douce

Un milliard de dollars sur 10 ans serviront à renforcer la protection des plus importants cours d’eau douce au pays, dont le fleuve Saint-Laurent.

1,4 million de logements

Le Parti libéral veut injecter 4 milliards de dollars dans un nouveau fonds pour accélérer la construction de logements, afin de proposer 100 000 habitations destinées à la classe moyenne d’ici 2024-2025. D’ici quatre ans, Justin Trudeau s’engage également à bâtir, maintenir ou rénover 1,4 million de maisons. Pour les citoyens de moins de 40 ans voulant accéder à la propriété, il promet la mise en place d’une charte des droits pour les nouveaux acheteurs, en créant un compte d’épargne non imposable allant jusqu’à 40 000 $.

Violence par armes à feu

Le Parti libéral veut rendre obligatoire le rachat d’armes d’assaut par le gouvernement et durcir les peines pour le trafic d’armes, les faisant passer de 10 à 14 ans. Il compte investir 1 milliard pour appuyer les provinces qui veulent interdire les armes de poing.

Taxer les grandes banques

Justin Trudeau s’engage à augmenter les taux d’imposition des grandes banques et compagnies d’assurance de trois points de pourcentage. Son parti compte établir un « dividende de la relance » qui serait payé par les banques sur quatre ans.

Bien-être des autochtones

Justin Trudeau s’engage à investir une somme supplémentaire pour les soins de santé mentale et de bien-être destinés aux autochtones, pour un total de 2 milliards de dollars sur cinq ans.

Congés de maladie payés

Le Parti libéral s’engage à accorder 10 jours de congé de maladie payé aux travailleurs fédéraux, en modifiant le Code canadien du travail.

La campagne libérale en cinq temps

Quelques moments forts de la campagne libérale.

22 août

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Justin Trudeau de passage à Miramichi, au Nouveau-Brunswick, le 22 août dernier

De passage au Nouveau-Brunswick, Justin Trudeau se défend de manquer d’idées en affirmant que sa plateforme électorale sera prête sous peu. Elle le sera le 1er septembre, et prévoit des dépenses de près de 78 milliards d’ici l’année financière 2025-2026, ainsi que des nouveaux revenus de 25 milliards.

27 août

PHOTO CARLOS OSORIO, ARCHIVES REUTERS

Des manifestants en colère réunis à Bolton, en Ontario, le 27 août dernier

Justin Trudeau est forcé d’annuler un discours prévu dans la région de Toronto, en raison de la colère de manifestants. Quelques jours plus tard en Ontario, des manifestants iront jusqu’à lui lancer des pierres, au moment où il entre dans l’autocar de la campagne. Des manifestants le suivront tout au long de la campagne.

3 septembre

PHOTO MARTIN CHEVALIER, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Les chefs des quatre principaux partis fédéraux en compagnie de l’animateur Pierre Bruneau lors du Face-à-face, diffusé à TVA

Au lendemain du Face-à-face à TVA, Justin Trudeau accuse Erin O’Toole d’avoir manqué de clarté en promettant de maintenir l’interdiction des armes d’assaut, contrairement à ce qu’indique sa plateforme électorale.

8 septembre

PHOTO TIRÉE DU SITE INTERNET CRESTWOOD.ON.CA

Suzy Kies, coprésidente de la Commission des peuples autochtones du Parti libéral du Canada

Débat des chefs en français. Quelques heures avant, Suzy Kies, coprésidente de la Commission des peuples autochtones du Parti libéral du Canada, démissionne pour ne « pas nuire » à Justin Trudeau. Dans la foulée de la destruction de livres en Ontario que Mme Kies avait conseillée en tant que « gardienne du savoir autochtone », Radio-Canada avait révélé que cette dernière n’avait pas de statut d’Indien en vertu de la loi et qu’on ne lui trouvait aucun ancêtre autochtone avant au moins 1780.

16 septembre

PHOTO STEPHEN CROWLEY, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Justin Trudeau et Barack Obama lors d’une rencontre à la Maison-Blanche, en mars 2016

L’ancien président des États-Unis Barack Obama envoie ses vœux de succès à Justin Trudeau sur Twitter, comme il l’avait fait lors des dernières élections. L’ex-secrétaire d’État américaine Hillary Clinton fera de même le lendemain.