Au terme d’élections qui ont produit un résultat quasi identique au scrutin de 2019, Justin Trudeau estime pourtant avoir reçu un « mandat clair » des Canadiens.

Maxime Bergeron
Maxime Bergeron La Presse

« Vous nous renvoyez au travail avec un mandat clair pour traverser la pandémie », a lancé Justin Trudeau peu après 1 h 15, devant des partisans réunis dans un hôtel de Montréal.

Le premier ministre a fait une forme de mea culpa, lui qui a été critiqué dès le départ – et pendant toute sa campagne – pour des élections que personne ne semblait désirer au pays.

« Je vous ai entendus : ça ne vous tente plus qu’on parle de politiques et d’élections, a-t-il ajouté. Vous voulez qu’on se concentre sur le travail qu’on a à faire pour vous. »

Justin Trudeau a raté son pari en reproduisant à peu de chose près le résultat de l’élection de 2019, au terme du scrutin le plus cher de l’histoire du Canada. Il a obtenu un mandat minoritaire de la part des Canadiens, lui qui souhaitait remporter une majorité pour avoir les coudées franches au sortir de la pandémie de COVID-19.

À 1 h 30, le parti libéral de Justin Trudeau était en avance dans 156 circonscriptions (31,8 % des voix), le Parti conservateur d’Erin O’Toole dans 121 (34,1 % des voix), le Bloc québécois, dans 32 (8,1 % du vote total à l’échelle canadienne) et le Nouveau Parti démocratique de Jagmeet Singh, dans 26 (17,6 %).

Le Parti vert d’Annamie Paul était quant à lui en avance dans deux circonscriptions.

Au déclenchement des élections, à la mi-août, les libéraux comptaient 155 sièges, les conservateurs, 119, le Bloc québécois, 32, le Nouveau Parti démocratique, 24, tandis qu’il y avait cinq députés indépendants et deux verts.

Les libéraux auraient eu besoin de 170 sièges pour atteindre une majorité.

« Nous sommes tout à fait prêts à nous mettre au travail », a fait valoir, Justin Trudeau, les traits tirés, devant ses partisans.

« Ce que nous avons vu ce soir, c’est que des millions de citoyens ont choisi un plan progressiste », a-t-il ajouté, en rappelant certaines de ses promesses comme la création d’un programme national de garderies à 10 $.

O’Toole attaque (et félicite) Trudeau

Erin O’Toole a été réélu facilement dans Durham, mais il a échoué à convaincre les Canadiens de porter les conservateurs au pouvoir.

Dans un discours prononcé vers 00 h 30, il a tiré à boulets rouges sur Justin Trudeau, qu’il a accusé d’être assoiffé de « pouvoir » et d’avoir déclenché les élections les plus chères de l’histoire, à 612 millions de dollars.

Selon M. O’Toole, la campagne déclenchée par Justin Trudeau il y a aura 36 jours aura entraîné « encore plus de division » parmi les Canadiens. Il a souligné à plusieurs reprises la possibilité d’une autre élection d’ici un an et demi – possibilité mentionnée par M. Trudeau ces dernières semaines.

« M. Trudeau voulait avoir le pouvoir, mais maintenant il nous a lancé dans un 18 mois de campagne permanente », a-t-il dénoncé.

Le chef conservateur a paru combatif, lui dont l’avenir politique risque d’être remis en cause dans les prochaines semaines. Il a dit vouloir rester en poste d’ici à la prochaine campagne électorale.

« Le parti conservateur va battre les libéraux, mais seulement s’il continue de grandir. »

Erin O’Toole a téléphoné à Justin Trudeau et l’a félicité pour « une campagne durement menée ».

Blanchet coopérera

Le chef bloquiste Yves-François Blanchet a pour sa part été réélu avec une solide avance dans Belœil–Chambly (56,1 % à 22 h 40).

Dans un discours prononcé peu avant minuit, M. Blanchet a répété qu’il entendait faire respecter les intérêts du Québec à Ottawa.

M. Blanchet a indiqué qu’il appellera les chefs des partis d’opposition dans les prochains jours avec l’objectif de faire fonctionner le Parlement canadien.

« Je réitère que personne n’a à craindre le Bloc québécois, a-t-il dit. Ce qui est bon pour le Québec sera soutenu par le Bloc québécois. Ce qui n’est pas bon pour le Québec verra le Bloc québécois se dresser sur son chemin. »

Le chef du Bloc estime que les partis d’opposition ont le « devoir » de permettre au Parlement de « fonctionner » et d’voir « une durée acceptable ».

« Il faudra laisser certaines rancœurs du passé derrière nous », a-t-il fait valoir avec calme.

Singh réélu

Le chef néo-démocrate Jagmeet Singh a été déclaré réélu dans Burnaby South par La Presse Canadienne.

« Pour les Québécois et Québécoises, peu importe le nombre de députés dans notre caucus, je veux vous assurer que nous allons continuer de nous battre pour vous », a-t-il déclaré en français pendant son discours.

Alexandre Boulerice, le seul néo-démocrate du Québec après 2019, a été réélu dans Rosemont–La-Petite-Patrie. La candidate-vedette était quant à elle en deuxième position vers minuit.

Le Parti populaire du Canada de Maxime Bernier récolte jusqu’ici 5,3 % des voix, mais son chef a perdu aux mains de son adversaire conservateur en Beauce.

Les Verts d’Annamie Paul obtiennent 2,2 % des voix et la cheffe a terminé quatrième dans sa circonscription de Toronto-Centre.

À l’élection de 2019, les libéraux avaient faire élire 157 députés, et les conservateurs, 121 (les deux partis ont chacun perdu deux élus pendant la dernière session).

Au Québec, 35 libéraux ont été élus en 2019, contre 32 bloquistes, 10 conservateurs et un seul néo-démocrate. Le résultat de ce vote sera en bonne partie déterminé par les électeurs en Ontario et, dans une moindre mesure, en Colombie-Britannique.

Au Québec, vers 1 h 30, 10 candidats conservateurs avaient remporté leur pari et prendront à nouveau le chemin d’Ottawa.

Maxime Bernier a pour sa part prononcé son discours de défaite à Saskatoon, passant son temps à dénoncer le confinement et le « modèle tyrannique chinois ».

N’ayant remporté aucun siège, défait dans sa propre sa circonscription de Beauce, Maxime Bernier estime néanmoins que le Parti populaire du Canada est devenu aujourd’hui « le seul vrai parti d’opposition à Ottawa », ses appuis étant passés de 1,8 % en 2019 à 5 % ce soir.

Scrutin éclair

Le scrutin éclair de 36 jours déclenché à la mi-août par Justin Trudeau aura coûté la somme record de 612 millions de dollars.

Sur les 27 millions d’électeurs inscrits, 1,26 million ont réclamé cette année une trousse de vote par bulletin spécial. Un peu plus de 700 000 de ces bulletins ont bel et bien été envoyés par les Canadiens qui en avaient fait la demande.

Ces votes ne seront comptabilisés qu’à partir de mardi matin, si bien qu’un flou pourrait perdurer pendant quelques jours dans les circonscriptions où les luttes sont les plus serrées.

Délais et problèmes techniques

Plusieurs centaines de personnes ont fait la file pendant plus de deux heures dans certains bureaux de vote de Montréal et Toronto, bien après la fermeture des bureaux de scrutin.

Élections Canada a évoqué une manifestation autochtone et l’absence de plusieurs travailleurs électoraux pour expliquer ces délais, alors que les Canadiens participent à la toute première élection nationale à se tenir en pleine pandémie de COVID-19 au pays.

Au Québec et dans les provinces de l’Atlantique, les bureaux de scrutin ont ouvert à l’heure prévue, à « quelques exceptions près » selon le porte-parole d’Élections Canada, Pierre Pilon.

M. Pilon a mentionné trois bureaux de scrutin, situés dans la région de Montréal, qui ont ouvert en retard « pour des raisons logistiques » qui ne sont ni reliées à la crise sanitaire ni reliées à un manque de personnel.

Le porte-parole d’Élections Canada a précisé qu’il y avait toutefois eu « des attentes importantes dans certains bureaux de scrutin, probablement en raison des mesures sanitaires », en ajoutant « qu’en règle générale, ça s’est déroulé rondement au Québec et dans les provinces de l’Atlantique ».

Une porte-parole d’Élections Canada, Diane Benson, a fait état de quelques problèmes en Ontario et dans l’ouest du Canada. Certains bureaux ont ouvert en retard ou ont dû être déplacés.

Quelque 5,8 millions de Canadiens ont voté par anticipation cette année, une augmentation de près de 20 % par rapport à la précédente élection de 2019.

Liste des candidats-vedettes

Voici un tour d’horizon de têtes d’affiche à la grandeur du pays :

Au Québec

Ensaf Haidar, l’épouse de Raif Badawi, n’a pas réussi à donner Sherbrooke au Bloc québécois, et la circonscription demeure rouge.

Le ministre sortant des Services aux Autochtones, Marc Miller, est réélu dans Ville-Marie–Le-Sud-Ouest–Île-des-Sœurs. Le ministre sortant François-Philippe Champagne est réélu. Le leader parlementaire libéral, Pablo Rodriguez, est réélu dans Honoré-Mercier. La ministre sortante du Revenu national, Diane Lebouthillier, est réélue en Gaspésie–Les-Îles-de-la-Madeleine. Le ministre sortant des Affaires étrangères, Marc Garneau, est réélu dans Notre-Dame-de-Grâce–Westmount.

Le conservateur Gérard Deltell est réélu dans Louis-Saint-Laurent. Alain Rayes, l’ancien maire de Victoriaville devenu conservateur, est élu.

Le doyen de la Chambre des communes, le bloquiste Louis Plamondon, a été réélu dans Bécancour–Nicolet–Saurel, pour un siège qu’il occupe depuis 1984.

Ontario

La ministre des Femmes et de l’égalité des genres, Maryam Monsef, a été battue dans Peterborough–Kawartha. Elle avait soulevé la controverse en appelant les talibans nos « frères ».

Sa collègue au Commerce international, Mary Ng, a conservé son siège de Markham–Thornhill. C’est aussi le cas de la ministre de la Santé, Patty Hajdu (Thunderbay–Superior-Nord), de la ministre des Services publics, Anita Anand, de la ministre du Travail, Filomena Tassi, de la ministre de la Diversité, Bardish Chagger, et de la ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett.

Le conservateur Pierre Poilievre est réélu dans Carleton. Leslyn Lewis, arrivée troisième dans la course à la chefferie du Parti conservateur, est élue dans Haldimand–Norfolk.

Le ministre sortant des Transports, Omar Alghabra (Mississauga-Centre), est réélu.

Atlantique

Les libéraux ont perdu des plumes à Terre-Neuve-et-Labrador, alors que le conservateur Clifford Small a remporté Coast of Bays–Central-Notre Dame. Ils ont cependant ravi aux néo-démocrates la seule circonscription orange d’Atlantique (St. John’s-Est, Terre-Neuve-et-Labrador).

La ministre sortante des Pêches, Bernadette Jordan, a mordu la poussière à South Shore–St. Margarets, en Nouvelle-Écosse, battue par le conservateur Rick Perkins.

Le ministre sortant des Affaires intergouvernementales, Dominic LeBlanc, a été réélu dans sa circonscription à forte présence francophone de Beauséjour, au Nouveau-Brunswick. Il en est de même pour son collègue aux Ressources naturelles, Seamus O’Regan (St. John’s-Sud–Mount Pearl, Terre-Neuve-et-Labrador), et Lawrence MacAulay, ministre sortant des Anciens Combattants (Cardigan, Île-du-Prince-Édouard).

Les Prairies

L’ancien chef conservateur Andrew Scheer est élu dans Regina–Qu’Appelle, en Saskatchewan.

Colombie-Britannique

Le ministre sortant de la Défense, Harjit Sajjan, est réélu dans Vancouver-Sud.

Avec Pierre-André Normandin, Joël-Denis Bellavance, Henri Ouellet-Vézina, Florence Morin-Martel, La Presse et La Presse Canadienne.