La Presse a demandé l’avis de trois experts à la suite du deuxième débat télévisé en français. Voici leurs observations.

Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

Qui est le gagnant du débat ? Pourquoi ?

Frédéric Boily, professeur de science politique et vice-doyen du campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta

Jagmeet Singh a beaucoup critiqué Justin Trudeau (grand parleur, petit faiseur), et de manière efficace, pour faire le plein de votes progressistes, non seulement au Québec, mais aussi ailleurs. Il a lancé un appel aux néo-démocrates qui sont à l’extérieur du Québec. Yves-François Blanchet a été très efficace pour critiquer Erin O’Toole sur la question des garderies, mais il n’a pas été convaincant au sujet du troisième lien. Il continue d’être habile pour soulever des contradictions. Il a bien répondu quant aux mesures à prendre en matière de pénurie de main-d’œuvre. Justin Trudeau s’est bien défendu, il a évoqué les experts – un couteau à double tranchant cependant, mais il a pu parler plus en détail de ce qu’il a fait. Surtout, il a vigoureusement montré ses couleurs québécoises en répondant à Yves-François Blanchet. Une première moitié de débat difficile, mais il s’est bien replacé à la fin du débat. Il a critiqué vigoureusement Erin O’Toole en disant qu’il ne pourrait s’opposer aux groupes d’intérêt et aux premiers ministres conservateurs.

Allison Harell, professeure au département de science politique de l’UQAM

M. Trudeau a été en forme et sa défense pour avoir déclenché des élections pendant une crise sanitaire était particulièrement bien préparée, mercredi soir. C’est un enjeu sur lequel les autres chefs sont revenus à plusieurs reprises, mais sans vraiment gagner de points. Comme lors du premier débat, il a dû défendre son bilan et il l’a fait avec énormément d’énergie et de conviction. J’ai trouvé que dans ce débat, personne d’autre n’a réussi à se démarquer autant.

Thierry Giasson, professeur titulaire et directeur du département de science politique de l’Université Laval

Cette semaine, Justin Trudeau et Yves-François Blanchet sont probablement à égalité pour la meilleure performance. M. Trudeau a gardé son calme et il a été animé quand il devait l’être. M. Blanchet a été un peu plus posé que la semaine dernière et il a su jouer avec les règles du débat, qui étaient nombreuses. Il a su prendre la parole à des moments importants. Jagmeet Singh a bien paru dans ce débat complexe et il a été capable de faire passer son point de vue. Sa performance était très émotionnelle. J’ai aussi envie de mettre Mme Paul dans cette catégorie. C’était pour elle un vrai baptême du feu et elle a été claire.

Qui est le perdant ? Pourquoi ?

Frédéric Boily, vice-doyen et professeur de science politique au campus Saint-Jean de l’Université d’Alberta

Une première demi-heure très difficile pour Annamie Paul ; un rendez-vous manqué. Elle manquait de réalisme, ne semblait pas avoir de réponses, notamment sur la question d’Israël qui a déchiré son parti durant l’été. Erin O’Toole a manqué d’agilité et de spontanéité en français, il est resté un peu trop cadré sur son fameux plan, ce qui devient contre-productif. Il a mal défendu son programme, notamment en matière économique, et il est resté vulnérable sur la question du programme des garderies. Par exemple, il semblait perdu concernant la question sur les langues autochtones. De manière générale, il s’est contenté de réponses vagues.

Allison Harell, professeure au département de science politique de l’UQAM

Les performances de M. O’Toole et de M. Singh sont tombées à plat. M. O’Toole était peu présent lors des 120 minutes. Rien ne se démarquait lors de ses interventions, et il n’a pas réussi à contrôler le message en sa faveur. M. Singh, contrairement au premier débat, semblait moins à l’aise avec le format. Comme M. O’Toole, sa performance a été peu remarquable. En plus, la présence de Mme Paul l’a mis sur la défensive, plus que lors du premier débat, où elle était absente. L’objectif principal de M. O’Toole et de M. Singh était de causer du dommage à l’image de M. Trudeau et son bilan, mais à mon avis, ils n’ont pas réussi à le faire.

Thierry Giasson, professeur titulaire et directeur du département de science politique de l’Université Laval

Je ne pense pas que M. O’Toole a eu une performance suffisante pour lui permettre de recadrer sa contre-performance de la semaine dernière. Il a eu de la difficulté à intervenir et à répondre à certaines questions posées. Ce n’est pas une performance qui a permis de montrer quelqu’un de passionné ou d’animé. Il a peut-être été un peu trop calme et en retrait, et pas assez combatif.

Quelle influence le débat aura-t-il sur les électeurs ?

Frédéric Boily, vice-doyen et professeur de science politique au campus Saint-Jean de l’Université d’Alberta

Il se pourrait que ce débat fasse perdurer la situation actuelle, car personne ne peut vraiment prétendre avoir remporté de manière nette le débat. En revanche, Justin Trudeau a fini le débat en force et peut-être que ce réveil dans la deuxième moitié du débat va lui donner un certain momentum. À l’inverse, une performance en retrait d’Erin O’Toole pourrait faire stagner les appuis au Québec. Est-il un premier ministre en attente ? Les doutes persistent.

Allison Harell, professeure au département de science politique de l’UQAM

Les débats font rarement changer d’opinion, mais ils peuvent conforter les électeurs dans leurs convictions. Je crois qu’à la suite du débat et de la performance de leur chef, les partisans libéraux reprendront un peu espoir. C’est aussi la première fois que beaucoup d’électrices et d’électeurs ont entendu Mme Paul. Sa présence comme seule femme racisée sur la scène est notable. Malgré quelques échanges difficiles, elle a été solide. Cela ne peut que l’aider, étant donné les chiffres bas du parti dans les sondages.

Thierry Giasson, professeur titulaire et directeur du département de science politique de l’Université Laval

Il y avait beaucoup de choses dans ce débat, mais je ne sais pas si les gens vont y avoir trouvé leur compte. Il y avait trop de questions, et pas suffisamment de temps sur les enjeux. En faisant cela, on donne moins de temps aux politiciens pour approfondir leurs réponses et ces derniers répondent avec des réponses toutes faites.