(Ottawa) Environnement, pandémie, économie, affaires internationales… Les enjeux abordés sur le plateau du débat des chefs ne manquaient pas, mais celui qui a fait le plus de flammèches portait sur l’identité québécoise. Il a opposé les deux chefs qui mènent dans les sondages au Québec, Justin Trudeau et Yves-François Blanchet.

Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Le débat en français, le deuxième en moins d’une semaine, tirait à sa fin quand le chef libéral, Justin Trudeau, a été piqué au vif par une remarque de son adversaire bloquiste Yves-François Blanchet. Ce dernier a voulu rebondir sur une partie de la réponse que venait d’offrir le premier ministre sur l’identité – pas québécoise, mais autochtone.

« Je suis d’accord avec M. Trudeau quand il dit qu’il ne faut pas dire aux peuples autochtones quoi faire et quoi penser. Mais s’il ne faut pas dire aux peuples autochtones quoi faire et quoi penser, pourquoi dit-il à la nation québécoise quoi faire et quoi penser ? », a lancé le chef bloquiste, sur le plateau de télévision improvisé du Musée canadien de l’histoire, à Gatineau.

« Parce que je suis Québécois », a rétorqué le chef libéral après avoir brièvement ricané.

PHOTO JUSTIN TANG, LA PRESSE CANADIENNE

Justin Trudeau, chef libéral

Je suis fier Québécois, j’ai toujours été Québécois, je serai toujours Québécois, et je suis là avec mon mot à dire. Vous n’avez pas [le monopole] sur le Québec. On est plusieurs à représenter le Québec à la Chambre des communes.

Justin Trudeau, chef libéral

« Quand vous dites que vous ne voulez pas l’ingérence du fédéral au Québec, et qu’ensuite, vous prenez le bilan du gouvernement comme étant le vôtre, c’est une contradiction profonde. Vous ne m’accuserez pas de ne pas être Québécois, M. Blanchet », a encore tonné le premier ministre sortant, ce qui lui a valu un « Dépompe, là, dépompe, là, relaxe, relaxe, relaxe » de la part d’Yves-François Blanchet.

Cette prise de bec aura probablement été le moment le plus animé de la joute oratoire de deux heures.

Elle a été suivie, quelques minutes plus tard, par une autre attaque de Justin Trudeau, cette fois à l’intention du chef conservateur, Erin O’Toole. Il a avancé que ce dernier ne serait jamais en mesure de faire le poids pour défendre les droits des minorités francophones devant des premiers ministres conservateurs de l’Ontario, de l’Alberta et du Nouveau-Brunswick.

Dans ces trois provinces, les institutions francophones ont fait les frais de coupes. « C’est pas Erin O’Toole en face de Doug Ford, en face de Jason Kenney, en face de Blaine Higgs, qui va être là pour les communautés francophones. Nous le serons toujours », a insisté le chef libéral.

Un mandat de quatre ans, même minoritaire

En lever de rideau, Erin O’Toole a pris l’engagement solennel de ne pas déclencher d’élection avant la fin de la durée normale d’un mandat, soit quatre ans, même si sa formation héritait d’un mandat minoritaire le 20 septembre.

« Absolument », a-t-il répondu à l’animateur du débat, le chef d’antenne Patrice Roy.

Avant lui, Justin Trudeau n’avait pas offert de réponse claire au sujet de ce scrutin déclenché après moins de deux ans de son gouvernement minoritaire, sauf pour plaider que les Canadiens méritent d’avoir « le choix », parce que le gouvernement qu’ils éliront « va prendre [des] décisions maintenant, cet automne, pas dans un an, pas dans deux ans ».

PHOTO JUSTIN TANG, LA PRESSE CANADIENNE

Jagmeet Singh, chef néo-démocrate

Cela n’a pas empêché le chef néo-démocrate Jagmeet Singh de lui reprocher d’avoir fait le choix « égoïste » d’appeler les électeurs aux urnes en pleine quatrième vague de la pandémie de COVID-19. La dirigeante du Parti vert, Annamie Paul, qui prenait part pour la première fois à l’exercice, a opiné.

Pandémie et santé

Durant le premier thème portant sur la pandémie et la santé, justement, les chefs qui croisaient le fer ont été interpellés sur l’hécatombe survenue dans les centres de soins de longue durée et le traitement réservé aux personnes âgées qui y résident.

Justin Trudeau a réitéré son engagement d’investir 6 milliards de dollars pour améliorer les soins qui y sont offerts, notamment pour embaucher 50 000 préposés et augmenter les salaires des travailleurs. Erin O’Toole et Yves-François Blanchet lui ont reproché en chœur de s’immiscer dans un domaine qui relève de la compétence des provinces.

PHOTO JUSTIN TANG, LA PRESSE CANADIENNE

Erin O’Toole, chef du Parti conservateur du Canada,

Interrogé à savoir s’il ne faisait pas preuve d’entêtement en rejetant toute intervention d’Ottawa compte tenu des nombreux décès survenus dans les CHSLD, M. Blanchet s’est montré incisif. « Je refuse d’utiliser des décès comme argument politique », a-t-il lancé. La solution, selon lui, demeure l’augmentation des transferts fédéraux aux provinces pour la santé, sans condition.

Durant une série de questions en rafale, Justin Trudeau a refusé de dire combien le gouvernement fédéral avait dépensé pour acheter les dizaines de millions de doses de vaccins. Il a affirmé que les contrats signés par le gouvernement comportaient des clauses de confidentialité, mais que le Canada avait payé un prix « compétitif ».

L’environnement

Tous les chefs ont prêché pour leur paroisse lorsqu’est venu le temps de donner l’heure juste aux Canadiens qui peinent à s’y retrouver en ce qui concerne les cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) – 30 % pour les conservateurs, 40 % pour les libéraux, 60 % pour le Parti vert, 50 % pour le NPD et le Bloc québécois d’ici 2030 par rapport aux niveaux de 2005.

« Je dois rétablir la confiance sur cet enjeu », a convenu Erin O’Toole, assurant que l’exploitation du pétrole dans l’ouest du pays n’empêchait pas la réduction des émissions de GES et que les résidants de ces provinces « méritent aussi une relance économique ».

« La citrouille du conte de fées va bientôt se transformer en voiture », a raillé Yves-François Blanchet, taxant de « petites lâchetés » les velléités environnementales des formations adverses. Il a défendu le parti pris qu’il avait affiché pour l’exploitation pétrolière à l’époque où il était au cabinet de Pauline Marois en plaidant la solidarité ministérielle.

« Tous les plans comptent sur la pensée magique, sauf celui du Parti libéral », a lâché Justin Trudeau, à qui le leader néo-démocrate Jagmeet Singh a reproché de n’avoir guère fait de progrès après six ans à la tête du Canada. « Ça me rend triste de dire ça, mais on a le pire bilan du G7 » en ce qui a trait à la réduction des émissions de GES.

« On ne peut pas se permettre quatre ans de plus de M. Trudeau, un grand parleur, mais un petit faiseur », a conclu le chef du NPD.

Les garderies

L’avenir du programme national de garderies qu’a entrepris de mettre sur pied le gouvernement fédéral en investissant 30 milliards de dollars sur cinq ans a provoqué des flammèches. Le chef conservateur, Erin O’Toole, a dû défendre sa promesse de mettre la hache de ce programme s’il prend le pouvoir. Surtout, il a dû défendre son intention d’annuler l’entente conclue avec le gouvernement Legault qui permettrait au Québec de toucher 6 milliards de dollars.

« M. O’Toole ne comprend pas le programme de garderies au Québec. On veut s’en inspirer pour le reste du pays. Il veut scrapper 50 000 places qu’on veut créer au pays », a lancé le chef libéral Justin Trudeau. Saisissant la balle au bond, le chef bloquiste Yves-François Blanchet a soutenu que le gouvernement Legault sera piqué au vif de voir qu’il sera privé de 6 milliards de dollars si le Parti conservateur prend le pouvoir.

Les cinq chefs seront de retour devant leur lutrin ce jeudi soir pour le dernier débat de la campagne. Cette joute oratoire est la seule qui aura lieu en anglais.