Après le débat des chefs de TVA, jeudi soir, que peut-on en tirer ? La Presse a demandé l’avis de trois experts en politique et en communication.

Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

Qui est le gagnant du débat ? Pourquoi ?

Allison Harell, professeure au département de science politique de l’UQAM

Il n’y a pas eu de gagnant clair lors du débat de jeudi soir. Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois, avait une bonne présence, avec des attaques assez efficaces et une aisance à s’exprimer. Il donnait l’impression d’être un défenseur du Québec, ce qui était son rôle jeudi soir. S’il a à l’évidence fait son travail, je doute que sa performance ait attiré de nouveaux électeurs. Jagmeet Singh, du Nouveau Parti démocratique, a également eu plusieurs bons moments, surtout lorsqu’il a parlé de la situation dans les CHSLD, du racisme systémique et de la situation des peuples autochtones. Je crois que l’auditoire a apprécié sa capacité à sympathiser et à donner des exemples concrets. Le premier ministre sortant, Justin Trudeau, a été la cible de la plupart des attaques. Il a défendu son bilan avec passion et conviction, mais c’était plus difficile de connecter avec sa vision pour l’avenir.

Thierry Giasson, professeur titulaire et directeur du département de science politique de l’Université Laval

Il y a eu deux gagnants, mais pour des raisons différentes. Tout d’abord, le premier gagnant est Justin Trudeau, qui est arrivé en lion dès la première demi-heure du débat sur le thème de la pandémie. Il était combatif et extraordinairement à l’aise en français. Il s’est campé dans le rôle du défenseur des Canadiens vaccinés qui veulent retrouver une vie normale, et c’est courageux de sa part. M. Singh a eu l’air sympathique et a montré une aisance à s’exprimer en français. Il était capable de s’engager dans les débats.

Olivier Turbide, professeur au département de communication sociale et publique de l’UQAM

Pour ce premier débat, tous les regards étaient tournés vers Justin Trudeau, le premier ministre sortant. Les attentes étaient élevées. En baisse dans les sondages, il ne pouvait pas se permettre de décevoir. Globalement, il a livré la marchandise. Énergique, combatif, maîtrisant ses dossiers, il a su se montrer en leader proche des gens, capable de connecter avec les Québécois. Seule ombre au tableau, il n’a pas réussi à incarner l’avenir – le manque d’idées nouvelles est apparu –, mais, en même temps, il doit pousser un soupir de soulagement de n’avoir pas été mis dans les câbles sur les questions éthiques, son talon d’Achille.

Qui est le perdant ? Pourquoi ?

Allison Harell : À mon avis, le chef conservateur, Erin O’Toole est celui qui a le moins fait bonne figure. Il était moins présent dans les échanges et a refusé de répondre aux questions à plusieurs reprises. Avec un plan détaillé, il a essayé de se présenter comme la seule solution de rechange réelle, mais ses interventions étaient principalement des attaques, surtout contre le premier ministre sortant.

Thierry Giasson : Pour les perdants, il y a d’abord M. O’Toole, dont c’était le baptême. Il est en tête dans les sondages, et ce n’est pas une position facile à assumer. M. Blanchet a eu de la difficulté à jouer selon les règles, [jeudi] soir. Il a parfois manqué d’humilité et de courtoisie envers ses adversaires. Il était en colère et a usurpé le rôle de l’animateur à quelques reprises.

Olivier Turbide : Les astres étaient alignés pour un premier rendez-vous réussi avec les Québécois pour Erin O’Toole : peu connu, menant une bonne campagne, en hausse dans les sondages. Ça n’a malheureusement pas été le cas. Froides, ses interventions manquaient de passion, d’humanité. Sa formule : « On a un plan pour ça », à force de répétition, finissait par irriter. Particulièrement sur la défensive au sujet des services de garde, le chef du Parti conservateur rejouait sa cassette sur un éventuel partenariat avec les provinces. Insuffisant. Il est néanmoins apparu en leader crédible, mais n’a pas réussi à atteindre son principal objectif : déstabiliser Justin Trudeau.

Quelle influence le débat aura-t-il sur les électeurs ?

Allison Harell : Personne ne sort gagnant de cette soirée. M. Trudeau a défendu son bilan, mais je ne suis pas certaine que sa performance va mettre le vent dans les voiles du Parti libéral. M. Blanchet s’est bien exprimé, mais il n’y avait rien d’étonnant dans ses attaques. M. O’Toole était moins présent, mais il n’a pas fait d’erreurs majeures. M. Singh a livré une bonne performance, mais en l’absence d’erreurs de la part des autres candidats, l’impact demeure limité. À mon avis, les partisans de chaque formation politique vont être confortés dans leur point de vue après la performance de leur chef jeudi soir.

Thierry Giasson : Les électeurs viennent chercher différentes choses dans un débat. Celui-ci est important parce qu’il est le premier. Les électeurs flexibles ont besoin de ce type d’informations pour prendre leur décision. Certains électeurs vont être rassurés par la performance de M. Trudeau et probablement déçus par la proposition de leadership de M. O’Toole, qui avait de la difficulté à exprimer ses positions clairement. Je crois que beaucoup d’électeurs ont trouvé M. Singh charmant et sympathique, et que cela pourrait consolider ses appuis dans certaines circonscriptions au Québec.

Olivier Turbide : En l’absence de véritable knock-out, aucun candidat n’a remporté l’élection avec ce débat. Il restera à voir si le dynamisme de Justin Trudeau sera suffisant pour remettre sa campagne sur les rails. Pour le leader du Bloc, sans être un sans-faute, plusieurs bonnes lignes ont fait mouche. Une performance sans arrogance qui lui permettra sûrement de consolider ses acquis. Passionné sur les questions raciales, ému sur le sort réservé aux aînés, le chef du NPD assume un leadership à visage humain, qui séduira les jeunes. Pour Erin O’Toole, des réponses plus claires devront être trouvées sur plusieurs dossiers, s’il souhaite obtenir la majorité au Parlement. Avoir un plan n’est pas suffisant.