(Ottawa) Dans leur analyse avant de partir en campagne, les stratèges libéraux n’ont jamais anticipé une renaissance du Bloc québécois. Reconduit au pouvoir à la tête d’un gouvernement minoritaire, hier soir, le premier ministre Justin Trudeau devra composer avec deux voyants rouges sur le front de l’unité nationale : le Québec et l’ouest du pays.

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

À l’agonie il y a à peine 12 mois, le Bloc québécois est un parti revigoré. Il a remporté son pari en mettant la main sur 32 des 78 sièges que compte le Québec. Même s’ils ont récolté 156 sièges, les libéraux ne pourront gouverner totalement à leur guise. Ils pourraient réussir à se maintenir au pouvoir, sans déclencher d’élections précipitées, en tendant la main au Nouveau Parti démocratique (NPD), la formation avec laquelle ils ont le plus d’atomes crochus. Les troupes de Jagmeet Singh ont évité le naufrage en remportant 24 sièges. Mais le NPD sera sans doute d’humeur à « faire fonctionner le Parlement » pour un certain temps, n’ayant pas les moyens de se payer rapidement une autre campagne.

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Reconduit au pouvoir à la tête d’un gouvernement minoritaire, hier soir, le premier ministre Justin Trudeau devra composer avec deux voyants rouges sur le front de l’unité nationale : le Québec et l’ouest du pays.

Mais Justin Trudeau ne pourra ignorer le Bloc québécois, qui a repris à son compte l’ensemble des demandes du premier ministre du Québec, François Legault, sans en payer un prix politique plus important dans la province. Le Parti conservateur, s’il veut aussi faire des gains au Québec, devra également tenir compte de l’influence retrouvée du Bloc, qui formera le deuxième groupe d’opposition à la Chambre des communes.

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Jusqu’ici, le chef bloquiste Yves-François Blanchet a su habilement attacher son wagon au train caquiste. À Ottawa, le Bloc québécois compte défendre les principales demandes du gouvernement Legault, qui demeure populaire au Québec.

Car jusqu’ici, le chef bloquiste Yves-François Blanchet a su habilement attacher son wagon au train caquiste. À Ottawa, le Bloc québécois compte défendre les principales demandes du gouvernement Legault, qui demeure populaire au Québec, qu’il s’agisse de la Loi sur la laïcité de l’État, de l’attribution de pouvoirs accrus en matière d’immigration à la province ou encore de l’instauration d’une déclaration de revenus unique.

Un véritable casse-tête

Mais la toute première tâche à laquelle le premier ministre devra s’atteler sera de former son cabinet au cours des deux prochaines semaines. Cette mission s’annonce difficile, d’autant que la campagne électorale qui a pris fin dimanche a mis en relief de fortes tensions régionales, notamment entre l’ouest du pays (Alberta, Saskatchewan et Manitoba), qui souhaite la construction de nouveaux oléoducs pour exporter davantage de pétrole, et le Québec, qui s’y oppose farouchement.

La formation de ce cabinet sera un véritable casse-tête. Les libéraux ont été rayés de la carte électorale en Saskatchewan et en Alberta. Les ministres de ces deux provinces, respectivement Ralph Goodale (Sécurité publique) et Amarjeet Sohi (Ressources naturelles), ont été battus. Justin Trudeau pourrait devoir se tourner vers le Sénat pour assurer une représentation de ces deux provinces au Cabinet.

Le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, a fait campagne en Alberta et en Ontario en faveur des conservateurs d’Andrew Scheer. La défaite de ses alliés fédéraux risque de jeter de l’huile sur le feu de colère qui chauffe déjà en Alberta. Le mouvement Wexit, qui milite pour la séparation de la province autrefois prospère grâce à l’industrie pétrolière, pourrait prendre de l’ampleur. D’autant plus que le Parti conservateur a obtenu plus de suffrages que le Parti libéral, même s’il a terminé la soirée avec 122 sièges.

Après la formation du Cabinet, le gouvernement libéral minoritaire devra présenter un discours du Trône, vraisemblablement d’ici la fin de novembre. Le premier ministre devra tendre rapidement des perches s’il veut s’assurer que son discours du Trône, qui doit énoncer les grandes orientations de son gouvernement pour le début de ce deuxième mandat, soit adopté à la Chambre des communes. Il s’agira du premier vote de confiance auquel devra se soumettre le gouvernement Trudeau.

Pas de lieutenant politique

Au Québec, le refus de Justin Trudeau de nommer un lieutenant politique en 2015, malgré les pressions de son caucus au cours des deux dernières années, l’a desservi durant la campagne. Le chef libéral n’a pu profiter des conseils d’un bras droit ayant le pouls du Québec, préférant s’en remettre en grande partie aux stratégies de Gerald Butts et compagnie – M. Butts, son ancien conseiller principal, qui a démissionné en février dans la foulée de l’affaire SNS-Lavalin, est revenu donner un coup de pouce à la campagne libérale en septembre.

Un lieutenant politique aurait été davantage en mesure de voir les embûches poindre à l’horizon, et d’ajuster le tir en conséquence.

Ce lieutenant politique n’aurait certainement pas autorisé la diffusion d’une chanson thème de la campagne des libéraux incompréhensible en français qui a été tournée en ridicule pendant des jours. Un lieutenant politique n’aurait pas eu à se battre jusqu’à la toute dernière minute, comme l’ont fait les candidats libéraux du Québec, pour faire inclure dans la plateforme libérale la promesse d’imposer une taxe de 3 % sur les revenus des géants du web.

Dans les rangs libéraux du Québec, plusieurs estiment que les députés sortants qui ont mordu la poussière hier soir auraient connu un meilleur sort si leur chef avait accepté de s’adjoindre les services d’un lieutenant politique, comme l’avaient fait dans le passé tous les premiers ministres depuis les années 70.

Sur les traces de son père

Depuis qu’il est en politique, Justin Trudeau s’est évertué à se donner une identité différente de celle de son père, Pierre Trudeau, qui a dirigé le pays pendant 15 ans. En se voyant confier par les électeurs un deuxième mandat qui est minoritaire, Justin Trudeau marche sur les traces de son père.

Les comparaisons s’imposent. Après la Trudeaumanie de 1968, quand Pierre Trudeau avait remporté une victoire retentissante à travers le pays, les électeurs avaient déchanté. Quatre ans plus tard, l’ancien premier ministre se voyait confier un mandat minoritaire, avec seulement deux sièges de plus que les conservateurs. Il avait été contraint de gouverner le pays avec le soutien du NPD.

En 2015, Justin Trudeau a conquis le pays avec ses voies ensoleillées, permettant à son parti de passer de la troisième position à la Chambre des communes à la première – une victoire sans précédent dans les annales politiques.

Mais après un mandat de quatre ans marqué par plusieurs décisions controversées – l’affaire SNC-Lavalin, l’achat du pipeline Trans Mountain, le voyage en Inde et l’imposition d’une taxe sur le carbone –, Justin Trudeau a été légèrement sanctionné par les électeurs. Il se retrouve aujourd’hui, comme son père, à la tête d’un gouvernement minoritaire. Il devra désormais gouverner en sollicitant l’appui d’un autre parti, également le NPD.

Après une campagne au ton fort acrimonieux, l’heure des compromis a sonné. Mais Justin Trudeau, comme son père dans les années 70, se retrouve à la tête d’un pays extrêmement divisé.