(Ottawa) Dans sa grande sagesse, l’ancien premier ministre du Québec Robert Bourassa avait été en mesure d’expliquer les succès électoraux du Parti libéral du Québec (PLQ), qui confondaient parfois les sondeurs. Sa théorie était la suivante : les troupes libérales jouissaient d’une prime à l’urne qui échappait aux firmes de sondage.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Les électeurs discrets qui comptaient voter pour le PLQ étaient réticents à annoncer leurs intentions aux sondeurs, surtout quand leur parti faisait l’objet de critiques acerbes dans les médias. Au fil des années, cette fameuse prime à l’urne s’est insérée dans les mœurs politiques au Québec, même si elle a été moins perceptible au cours des récentes élections.

« M. Bourassa savait évaluer avec précision la prime à l’urne », souligne son ancien bras droit John Parisella à La Presse. Selon lui, ce phénomène était plus prononcé durant les années où le débat entre fédéralistes et souverainistes faisait rage.

Sur la scène fédérale, ce phénomène n’est pas aussi notoire parce qu’on assiste à des dynamiques propres à chacune des régions du pays.

La Colombie-Britannique présente une lutte à quatre entre le Parti conservateur (PCC), le Parti libéral, le Nouveau Parti démocratique (NPD) et le Parti vert. En Alberta, en Saskatchewan et, dans une moindre mesure, au Manitoba, les conservateurs sont dominants. En Ontario, les batailles les plus rudes auront lieu dans les circonscriptions qui se trouvent en banlieue de Toronto, tandis qu’au Québec, les libéraux règnent en maîtres sur l’île de Montréal, la région de Québec demeure un bastion pour les conservateurs, tandis que le Bloc québécois s’impose de plus en plus dans le reste de la province.

Enfin, dans les provinces atlantiques, les libéraux devraient réussir à conserver les deux tiers des 32 sièges qu’ils y ont remportés en 2015.

Alors que la lutte demeure très serrée entre les libéraux de Justin Trudeau et les conservateurs d’Andrew Scheer à l’échelle nationale – le Parti libéral du Canada et le Parti conservateur sont essentiellement à égalité dans les sondages, à 32 % environ depuis plusieurs jours –, qui pourrait profiter d’une prime à l’urne lorsque les électeurs iront voter lundi ? Qui a le plus de chances de convaincre les électeurs discrets ou ceux qui sont encore indécis (environ 10 % des Canadiens, selon la firme de sondage Nanos Research) de les appuyer le jour J ? A priori, chaque formation politique dispose d’atouts dans sa manche qui pourraient l’avantager.

Parti libéral du Canada

Depuis le règne du premier ministre conservateur R. B. Bennett, qui fut au pouvoir durant la Grande Dépression (1930-1935), aucun gouvernement n’a été défait après un seul mandat majoritaire.

En principe, si l’histoire est garante de l’avenir, les libéraux de Justin Trudeau devraient jouir d’un certain avantage comparativement à leurs adversaires.

Les électeurs canadiens se sont généralement montrés patients envers leurs gouvernements après un mandat majoritaire. D’autant plus que l’économie canadienne tourne à plein régime, que le taux de chômage est à son plus bas niveau en plus de 40 ans et que le gouvernement Trudeau a augmenté les dépenses de façon importante, quitte à rédiger les budgets à l’encre rouge.

Autre facteur important à considérer : les Canadiens n’ont pas manifesté un désir profond d’un changement à la tête du pays, si l’on se fie aux sondages, même si l’étoile de Justin Trudeau a passablement pâli au cours des quatre dernières années. L’appel du chef libéral à l’union des forces dites progressistes pour barrer la route à un retour au pouvoir des conservateurs, répété à maintes reprises depuis le dernier débat en français, pourrait également avoir un effet sur les indécis.

Parti conservateur du Canada

Les troupes d’Andrew Scheer ont fait le pari que la hausse du coût de la vie permettrait de convaincre les électeurs qui ont de la difficulté à boucler les fins de mois. « La plupart du temps, les gens votent avec leur portefeuille », a souligné une source conservatrice. Le Parti conservateur a mis l’accent durant une bonne partie de la campagne sur ses propositions visant à diminuer le fardeau fiscal. En général, les électeurs qui appuient le Parti conservateur sont les plus déterminés à se rendre aux urnes. En 2015, par exemple, le Parti conservateur a obtenu environ 1,5 point de pourcentage de plus d’appuis que ce que leur accordait la moyenne des sondages la veille du scrutin. En outre, les partisans du Parti conservateur sont moins susceptibles d’avoir un deuxième choix, contrairement aux partisans du Parti libéral et du NPD.

En fin de campagne, le chef conservateur a brandi la menace d’une coalition entre les libéraux de Justin Trudeau et les néo-démocrates de Jagmeet Singh à toutes les sauces.

Cette menace pourrait convaincre les « Blue Liberals », soit les partisans du Parti libéral qui logent à droite sur l’échiquier politique, à appuyer le Parti conservateur pour éviter un tel scénario.

Nouveau parti démocratique

Durant la campagne, les attentes envers le chef du NPD, Jagmeet Singh, étaient minimes en raison de sa performance plutôt terne depuis qu’il est à la barre du parti. Mais à maints égards, M. Singh les a surpassées, ces attentes, notamment durant les débats des chefs, où il a su tirer son épingle du jeu. Sous sa houlette, le NPD a réussi à augmenter ses appuis dans les sondages au point que le chef libéral, Justin Trudeau, a été contraint de rediriger ses attaques vers M. Singh. Ce dernier a su recréer une partie de l’enthousiasme qui avait été la marque de commerce de Jack Layton avant la vague orange de 2011. Le NPD risque de perdre la grande majorité des 14 sièges qu’il détenait au Québec à la dissolution du Parlement. Seuls Alexandre Boulerice (Rosemont–La Petite-Patrie) et Ruth Ellen Brosseau (Berthier–Maskinongé) pourraient échapper à l’hécatombe qui se profile à l’horizon dans la Belle Province. Dans le reste du pays, toutefois, le NPD pourrait faire très mal aux libéraux, en particulier en Ontario et en Colombie-Britannique. Jagmeet Singh est demeuré positif tout au long de la campagne. Nombre d’électeurs pourraient être séduits pas son style dynamique et sa détermination.

Bloc québécois

Dès le déclenchement de la campagne électorale, le Bloc québécois s’est employé à reprendre à son compte les demandes du premier ministre du Québec, François Legault, dont le gouvernement caquiste demeure populaire auprès des Québécois. Le chef du Bloc, Yves-François Blanchet, a mené une campagne sans commettre d’erreur qui aurait pu bousiller la formidable ascension de sa formation politique dans les intentions de vote.

À l’instar du chef du NPD, Jagmeet Singh, M. Blanchet est demeuré positif et posé tout au long de la bataille électorale, devenant une valeur refuge pour de nombreux électeurs insatisfaits des options offertes par Justin Trudeau ou Andrew Scheer.

Pour une rare fois depuis la création du parti, le Bloc québécois est dédouané du dossier référendaire durant un scrutin fédéral, son cousin provincial, le Parti québécois, étant réduit à la troisième opposition à l’Assemblée nationale. Les électeurs désirant exprimer leur mécontentement à l’endroit des partis fédéralistes peuvent le faire sans pour autant relancer l’option souverainiste.

Parti vert

Pour la cheffe du Parti vert, Elizabeth May, la campagne de 2019 devait être celle de la grande percée. Mais elle n’a pas réussi à s’emparer seule du dossier de la lutte contre les changements climatiques – le NPD lui faisant une rude concurrence sur l’un des enjeux importants de cette campagne. En 2015, le Parti vert a remporté un seul siège avec 3,5 % des suffrages à l’échelle du pays. Aujourd’hui, ses appuis frisent les 9 % dans les sondages, ce qui donne l’espoir que les verts seront plus nombreux aux Communes à partir de lundi. Les jeunes électeurs, qui avaient massivement appuyé les libéraux de Justin Trudeau en 2015, pourraient être tentés de voter pour les troupes d’Elizabeth May, car beaucoup associent le Parti vert à la protection de l’environnement.

Parti populaire du Canada

Maxime Bernier a fait un pari audacieux en lançant son propre parti après avoir claqué la porte du Parti conservateur l’an dernier. La nouveauté n’a pas séduit un nombre suffisant d’électeurs jusqu’ici. Son parti récolte tout au plus 3 % des intentions de vote. Se pourrait-il que certains n’osent dire aux sondeurs qu’ils voteront pour un parti qui fait fi de la rectitude politique ? On verra lundi soir si les discrets ont décidé d’appuyer le Parti populaire du Canada dans la discrétion de l’isoloir.