(Waterloo) Gurminder Chagger débarque au local électoral de sa fille Bardish avec un gigantesque plat de nourriture en aluminium. Au menu ce jour-là : Dal chawal (mets indien de lentilles et de riz).

Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

La candidate libérale de 39 ans n’a guère le temps de s’installer derrière les fourneaux alors qu’elle tente de se faire réélire dans la circonscription de Waterloo, située à un peu plus d’une heure à l’ouest du centre-ville de Toronto.

Quand nous étions petits, nos voisins sentaient l’odeur de la nourriture que préparait ma mère et voulaient savoir ce que c’était. Au départ, ils n’en savaient rien, mais plus nous en partagions avec eux, plus ils venaient en manger avec nous.

Bardish Chagger

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Bardish Chagger dans son local électoral

Militante de longue date au sein du Parti libéral du Canada, Bardish Chagger a accédé au Conseil des ministres de Justin Trudeau dès novembre 2015, en même temps que trois autres collègues de confession sikhe (Navdeep Bains, Harjit Sajjan et Amarjeet Sohi).

Le cabinet inaugural était certes paritaire et diversifié, « à l’image du Canada », comme s’en était targué le premier ministre devant Rideau Hall. Mais quatre ministres sikhs (13 % du total), c’était du jamais-vu en politique canadienne.

Et c’est sans compter que depuis, un certain Jagmeet Singh s’est hissé à la tête du Nouveau Parti démocratique (NPD). Il fait partie des 18 élus de confession sikhe (avec 16 libéraux et un conservateur) qui détenaient un siège à la dissolution de la Chambre en septembre dernier.

Leur représentativité dans l’enceinte (environ 5 %) est disproportionnée par rapport à leur population au pays (environ 1,4 %, ou 455 000 personnes, selon les données du recensement de 2011 de Statistique Canada).

S’impliquer en politique fait partie de la culture. L’Inde est la plus grande démocratie au monde, et voter y est très important. Les gens font la queue pendant des jours pour voter.

Bardish Chagger

« Mon père était très impliqué en politique ici. Je suis de deuxième génération ; je suis née ici et j’ai grandi ici. Si je me suis impliquée en politique, c’est grâce à mon père », ajoute celle qui a été la première ministre féminine sikhe à Ottawa, sous le regard du patriarche.

Les raisons de l’implication

Le gouvernement Trudeau a présenté en mai 2016 des excuses officielles pour l’incident du Komagata Maru, un vaisseau qui avait été forcé de rebrousser chemin avec ses 376 passagers indiens, presque tous des sikhs, en 1914.

Le navire était parvenu aux côtes de la Colombie-Britannique, province où les Indiens de confession sikhe se sont d’abord implantés avant de le faire plus à l’est, principalement à Toronto et dans les banlieues.

« C’est une communauté similaire aux juifs, en ce sens qu’elle a eu à faire face à de la discrimination dans le pays d’origine, soit l’Inde, et une fois au Canada, la discrimination sous une tout autre forme a continué », explique le religiologue Frédéric Castel.

« Leur condition de minoritaires les a placés dans une situation où ils ont été obligés de se battre. Se sachant discriminés, ils ont développé des outils et bâti des organisations pour se défendre », enchaîne en entrevue avec La Presse le professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Parmi elles : l’Organisation mondiale des sikhs du Canada, qui conteste la Loi sur la laïcité de l’État devant les tribunaux, et qui s’est aussi battue contre l’interdiction du kirpan, ce petit couteau cérémonial sikh, à l’Assemblée nationale.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

La communauté sikhe voit beaucoup de parallèles entre sa situation de minoritaire et celle du Québec. Préserver notre langue, notre culture et notre identité est toujours important.

Balpreet Singh, conseiller juridique

Et si les membres de la communauté ont cette propension à plonger en politique active, c’est parce que « faire une différence positive dans le monde fait partie intégrante de [leur] foi » et que « s’engager sur le plan civique fait partie de cela », dit Balpreet Singh à La Presse.

Aucune formation n’a cependant le monopole des candidatures sikhes, insiste-t-il : « Ça ne fonctionne pas comme ça. Jagmeet Singh est le leader du NPD, et Tim Uppal [qui se représente en 2019 contre Amarjeet Sohi, en Alberta] était ministre conservateur. »

Quatorze sikhs se présentent sous la bannière conservatrice en 2019, selon des données fournies par un porte-parole. Au NPD, on n’a pas voulu fournir cette information, tandis que chez les libéraux, on a évoqué le chiffre de 13.

À Waterloo, si la tendance se maintient dans les prochains jours, on devrait assister à un duel entre Bardish Chagger et le conservateur Jerry Zhang, l’un des nombreux candidats d’origine chinoise à se présenter sous la bannière conservatrice.

« Je pourrais facilement voir, dans l’avenir, davantage de Canadiens d’origine chinoise s’impliquer en politique. Je pense que ça fluctue en fonction des vagues migratoires », prédit la libérale entre deux bouchées de Dal chawal.

Extrémisme sikh et relations Canada-Inde

Bien plus que les costumes de Justin Trudeau, c’est l’enjeu du séparatisme sikh qui a fait dérailler le fameux voyage en Inde. Avant même que lui et son imposante délégation ne mettent les pieds en Asie, en février 2018, des médias indiens avaient publié en amont plusieurs articles sur la soi-disant tolérance du Canada face à l’extrémisme sikh, un courant mis en cause dans l’attentat perpétré contre un avion d’Air India en 1985. « L’Inde emploie le terme “extrémisme sikh” car c’est la meilleure façon de marginaliser les sikhs. Mais ce que l’Inde appelle de l’extrémisme, c’est de la dissension politique », fait valoir Balpreet Singh. En avril 2019, le gouvernement libéral a plié sous la pression de groupes en acceptant de biffer le terme dans le Rapport public sur la menace terroriste pour le Canada et de le remplacer par la terminologie « extrémistes qui préconisent la violence pour établir un État indépendant à l’intérieur de l’Inde ». Le geste a été vertement critiqué par l’ancien ministre libéral Ujjal Dosanjh, qui s’était publiquement inquiété de la montée de cette mouvance dans le passé. En 1985, il avait été roué de coups de barre de fer pour son opposition à l’extrémisme sikh.