(OTTAWA) L’histoire montre qu’une campagne négative n’est pas forcément la meilleure stratégie.

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

L’ancien premier ministre Jean Chrétien avait une façon bien particulière de répondre à ses adversaires politiques quand il jugeait qu’ils dépassaient les bornes.

« Quand tu lances de la boue aux autres, c’est le signe que tu perds du terrain ! », a-t-il lancé à plus d’une reprise à la Chambre des communes quand il dirigeait le pays.

Durant sa longue carrière politique de près de 40 ans, le p’tit gars de Shawinigan a été la cible d’attaques sournoises. L’une des pires est survenue durant les élections fédérales de 1993 quand les stratèges du Parti progressiste-conservateur, alors dirigé par Kim Campbell, avaient eu l’idée de s’en prendre à son apparence physique dans l’espoir de marquer des points dans une campagne publicitaire qui s’était rapidement retournée contre eux.

Dans cette publicité, on voyait le visage de M. Chrétien, la bouche tordue, alors que la narratrice se demandait : « Est-ce que c’est ça, un premier ministre ? Je serais très gênée de voir Jean Chrétien devenir premier ministre du Canada. » Le principal intéressé avait su répliquer dignement à cette charge. « J’ai vécu avec ces défauts depuis ma jeunesse. C’est mon créateur qui me les a donnés, et je les ai acceptés. » Quelques heures plus tard, Kim Campbell était contrainte de s’excuser devant la levée de boucliers d’un bout à l’autre du pays. Quelques semaines plus tard, les progressistes-conservateurs encaissaient la pire défaite de leur histoire, n’obtenant que deux petits sièges aux Communes.

En 1997, le Parti réformiste, alors dirigé par Preston Manning, avait également eu recours à une campagne négative afin de consolider ses appuis dans les provinces de l’Ouest. Dans une offensive publicitaire digne de ce qui se fait aux États-Unis, on y voyait les visages de politiciens du Québec – Jean Chrétien, Jean Charest, Gilles Duceppe et Lucien Bouchard – barrés d’un X pour signifier le ras-le-bol de l’Ouest de voir des leaders québécois dominer ainsi la politique canadienne.

Le jour du scrutin, le Parti réformiste se heurtait à un mur à la frontière de l’Ontario, ne faisant élire aucun député à l’extérieur des provinces de l’Ouest et de la Colombie-Britannique.

Durant les élections fédérales de 2006, le Parti libéral du Canada avait été contraint de retirer une publicité qui laissait entendre que le chef du Parti conservateur, Stephen Harper, comptait augmenter la présence de l’armée dans toutes les villes du Canada pour ainsi transformer le Canada en un État policier.

« Des soldats armés. Dans nos villes. Au Canada », pouvait-on entendre dans l’offensive publicitaire. Après avoir admis qu’il avait approuvé la publicité, le chef libéral Paul Martin avait perdu le pouvoir.

Ces trois exemples illustrent les limites des campagnes négatives adoptées par les partis politiques au plus fort d’une bataille électorale au pays.

A contrario, les partis qui choisissent de mener des campagnes positives ont vu leurs efforts récompensés par les électeurs.

En 2011, le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), le regretté Jack Layton, avait adopté un ton optimiste tout au long de la campagne électorale. Le « bon Jack », comme l’appelaient affectueusement de nombreux Québécois, avait mené sa formation politique au meilleur score de toute son histoire, récoltant 103 sièges, dont 59 au Québec. L’élan de sympathie à son endroit avait provoqué ce que les observateurs ont baptisé la « vague orange » dans la Belle Province.

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

En 2011, le chef du Nouveau Parti démocratique, le regretté Jack Layton, avait adopté un ton optimiste tout au long de la campagne électorale.

En 2015, le chef libéral Justin Trudeau avait à son tour choisi d’adopter un ton positif comme stratégie. Alors que la fatigue de l’électorat canadien était palpable envers le gouvernement conservateur de Stephen Harper, M. Trudeau s’était employé à mettre de l’avant ses « voies ensoleillées » afin de rallier les électeurs à son camp. 

Sa stratégie a fonctionné à merveille, permettant au Parti libéral de remporter une victoire tout aussi spectaculaire qu’historique malgré les attaques soutenues des conservateurs.

Les libéraux, qui avaient été relégués au statut de troisième parti aux Communes en 2011 et qui ne détenaient que 36 sièges au moment de la dissolution du Parlement, ont terminé la soirée électorale avec 184 sièges.

Durant la présente campagne, le Parti libéral et le Parti conservateur ont tour à tour utilisé les salves négatives pour égratigner l’image de l’autre. Les libéraux ont ouvert le bal en lever de rideau en attaquant des candidats conservateurs qui s’opposent à l’avortement ou en multipliant les charges contre le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, dans l’espoir de l’associer au chef conservateur, Andrew Scheer.

M. Scheer n’est pas demeuré en reste, utilisant même le seul débat des chefs en anglais pour écorcher le chef libéral. « Monsieur Trudeau, vous êtes un imposteur, un poseur. Vous ne méritez pas de gouverner ce pays », a-t-il notamment lancé dès son premier tour de parole.

À une semaine du scrutin, le Parti libéral et le Parti conservateur sont à égalité dans les intentions de vote, récoltant 32 % chacun. Aucun n’a été en mesure d’aller chercher de nouveaux appuis depuis le déclenchement des hostilités, si l’on se fie aux récents coups de sonde.

Pendant ce temps, le chef du NPD, Jagmeet Singh, et le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, ont tout fait pour demeurer au-dessus de la mêlée.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, lors du débat des chefs en anglais, le 7 octobre

Nous avons ici devant nous M. Trudeau et M. Scheer qui se disputent pour savoir qui est le pire pour le Canada. Nous devons commencer à présenter ce qui est le mieux pour le Canada.

Jagmeet Singh, durant le débat en anglais, après des échanges cacophoniques entre le chef conservateur et son adversaire libéral

« On dit souvent : “Voter pour le Bloc, c’est voter pour les libéraux, voter pour le Bloc, c’est voter pour les conservateurs.” Voter pour le Bloc, c’est voter pour le Québec », a pour sa part affirmé Yves-François Blanchet durant le deuxième débat en français, après avoir été accusé par Andrew Scheer de vouloir relancer le débat souverainiste dès le lendemain des élections.

Deux sondages dévoilés hier par les firmes Nanos Research et Abacus Data confirment que Jagmeet Singh a vu les appuis au NPD bondir au cours des derniers jours, à un point tel que Justin Trudeau a décidé de rediriger ses canons vers lui en fin de semaine.

Quant à lui, Yves-François Blanchet est en train de présider à la renaissance du Bloc québécois comme force politique majeure, démontrent ces mêmes sondages. Les appuis à la formation souverainiste atteignent un tel niveau que le Bloc pourrait même arracher des sièges aux libéraux de Justin Trudeau à l’extérieur de Montréal.

Si la tendance qui se dessine dans les sondages devait se maintenir jusqu’au 21 octobre, les électeurs pourraient récompenser encore une fois deux formations politiques ayant choisi de mener une campagne positive.