(Ottawa) L’ancien premier ministre Brian Mulroney a éclaté de rire cette semaine quand il a été invité par La Presse à commenter le déroulement de la campagne électorale jusqu’ici.

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

« Il y a une campagne électorale ? C’est vrai ? », a-t-il lancé du tac au tac au bout du fil, mardi, quelques heures avant de confirmer l’injection de 100 millions de dollars dans son alma mater, l’Université Saint-Francis-Xavier, à Antigonish, en Nouvelle-Écosse, grâce à une campagne de financement qu’il a menée au pays et ailleurs dans le monde.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

« Aussi longtemps qu’il existera une demande internationale pour le pétrole et le gaz naturel, le Canada devra être un fournisseur », a déclaré M. Scheer lors de son passage à St. John, au Nouveau-Brunswick.

« Je peux vous dire que je ne pense pas que ça porte sur de grands enjeux comme le libre-échange ou encore la TPS », a-t-il ajouté. Évidemment, M. Mulroney faisait allusion à la campagne électorale de 1988, qui fut une élection référendaire sur l’accord de libre-échange que son gouvernement avait conclu avec les États-Unis. Le Parti libéral et le NPD étaient farouchement opposés à cet accord, l’Ontario était aussi contre, tandis que le Québec et les gens d’affaires l’appuyaient sans hésiter. La bataille électorale était une véritable guerre de tranchées, remportée par les conservateurs de Brian Mulroney.

Les principales formations politiques ont commencé à expliquer leurs ambitions respectives dans l’espoir de convaincre les électeurs de leur confier les rênes du pouvoir le 21 octobre.

PHOTO ADRIAN WYLD, LA PRESSE CANADIENNE

Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

Par exemple, le NPD a promis d’instaurer un régime d’assurance-médicaments et de soins dentaires. Le Parti conservateur s’est engagé à réduire les impôts des contribuables. Le Parti libéral propose d’interdire les armes d’assaut de type militaire s’il est reporté au pouvoir. Le Parti vert a dit vouloir remplacer tous les véhicules à moteur à combustion interne par des véhicules électriques d’ici 2040. Le Bloc québécois, lui, veut que le prochain gouvernement adopte de meilleures mesures d’incitation pour rendre l’achat de véhicules électriques plus abordable.

Malgré ces annonces, les 10 premiers jours de la campagne ont été dominés par les déclarations malheureuses des uns et des autres ou encore les comportements douteux de certains candidats qui remontent à un certain nombre d’années.

Les stratèges libéraux ont rapidement ouvert le bal en diffusant sur les réseaux sociaux des vidéos de candidats conservateurs ayant des positions arrêtées sur l’avortement, ou encore le discours d’Andrew Scheer prononcé en 2005 à la Chambre des communes dans lequel il explique son opposition aux mariages gais dans des termes peu glorieux.

Mais la stratégie s’est retournée contre eux lorsque des images montrant Justin Trudeau le visage, le cou et les bras couverts de maquillage brun ou noir ont fait surface cette semaine.

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Justin Trudeau, chef du Parti libéral du Canada

Dérapages en série

Pour les Canadiens racisés, cette campagne a bien mal commencé. Et elle ne cesse de déraper, jour après jour, au point que certains se demandent s’ils sont en train de faire un cauchemar, ou si la vie politique au Canada est en voie d’être tranquillement contaminée par les sorties intempestives du président des États-Unis, Donald Trump.

« C’est une campagne qui est très douloureuse pour les gens de couleur à travers le pays et nous sommes rendus seulement au 10e jour de la campagne. C’est une campagne où le racisme et la discrimination ont été à l’avant-scène. Les images de brownface ne sont qu’un exemple parmi tant d’autres », affirme sans détour Jaskaran Singh Sandhu, ancien directeur général de la World Sikh Organization of Canada, qui est aujourd’hui consultant chez Crestview Strategy à Toronto.

M. Sandhu, qui est aussi membre de la CivicAction DiverseCity de la grande région de Toronto, n’a pas d’affiliation politique. Certes, aux élections fédérales de 2015, il a donné un coup de pouce aux libéraux de Justin Trudeau. Mais en 2017, il a aidé Jagmeet Singh à remporter la course à la direction du NPD, tandis qu’en 2018, il a appuyé les progressistes-conservateurs de Doug Ford. Durant la campagne actuelle, il ne milite ouvertement pour aucun parti.

M. Sandhu soutient que tous les partis politiques ont contribué à leur manière à faire en sorte que la campagne porte de façon exagérée sur les questions raciales.

Panneaux publicitaires controversés

Il y a d’abord eu des panneaux publicitaires qui ont fait leur apparition dans plusieurs grandes villes du pays qui invitaient les électeurs à dire « NON à l’immigration de masse ». Ces panneaux, qui montraient le visage de Maxime Bernier et les couleurs de sa formation, le Parti populaire du Canada, avaient été payés par le groupe d’intérêt ontarien True North Strong & Free Advertising Corp. Ils ont été retirés deux jours plus tard par l’entreprise d’affichage Pattison à la suite d’une levée de boucliers.

Au début septembre, une demi-douzaine d’anciens candidats du NPD au Nouveau-Brunswick ont claqué la porte de leur parti pour se joindre au Parti vert en disant que le chef néo-démocrate, Jagmeet Singh, était mal accepté en Acadie parce qu’il porte un turban. La cheffe du Parti vert, Elizabeth May, été contrainte d’émettre une déclaration dans laquelle elle affirme qu’il n’y a pas de place pour le « racisme » dans son parti.

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Elizabeth May, cheffe du Parti vert du Canada

En début de semaine, le chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, a été contraint de s’expliquer au sujet de déclarations passées de nature islamophobe et homophobe de la part de deux de ses candidats de la région de Toronto, Ghada Melek et Arpan Khanna. Quelques jours auparavant, le Parti conservateur a montré la porte à son candidat dans Winnipeg-Nord, Cameron Ogilvie, après avoir découvert qu’il avait tenu des propos controversés sur l’immigration dans les médias sociaux.

Et puis mercredi, l’affaire des blackfaces de Justin Trudeau a éclaté, plongeant le chef libéral dans une controverse qui a eu des échos aux quatre coins de la planète et forçant le chef libéral à s’excuser à plusieurs reprises auprès de ses propres candidats et des leaders de groupes ethnoculturels.

À ces bourdes, M. Sandhu ajoute le refus des leaders politiques fédéraux de s’engager sans équivoque à contester devant les tribunaux la Loi sur la laïcité de l’État québécois (« loi 21 ») adoptée par le gouvernement de François Legault.

« Il n’y a aucun parti fédéral qui ose s’élever fermement contre cette loi discriminatoire. Quand tu examines toute la campagne jusqu’ici, c’est très difficile à regarder pour des gens de couleur », a-t-il affirmé.

Quant à ceux qui ne comprennent pas pourquoi les images de Justin Trudeau sont choquantes, il les invite à se mettre dans les souliers d’un homme à la peau brune qui porte un turban. « Cet homme a déjà été la cible d’attaques racistes à l’école ou dans la rue. Quand quelqu’un se couvre le visage de maquillage brun ou noir, il se moque de nous. Il utilise la couleur de notre peau pour amuser la galerie. Dans le cas de M. Trudeau, il a pu retourner à la maison pour se laver le visage et passer à autre chose. Mais dans notre cas, on ne peut pas faire cela. C’est la couleur de notre peau pour toute notre vie. »

Alors que la deuxième semaine de la campagne tire à sa fin, M. Sandhu a un message simple pour la classe politique : « Ne pensez pas un instant que vos déclarations et vos politiques n’ont aucun impact sur les Canadiens qui ne sont pas blancs. N’écartez pas d’un revers de main les expériences et les opinions des Canadiens racisés qui travaillent à faire du Canada un meilleur pays. »