Annonce majeure pour le contrôle des armes à feu : s’il est réélu pour un second mandat, le Parti libéral de Justin Trudeau s’engage à bannir les armes d’assaut de type militaire, utilisées dans les massacres de Polytechnique et de Dawson, et plus récemment à Las Vegas et à Christchurch, en Nouvelle-Zélande

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

« Les pensées et les prières ne suffisent plus » pour contrer les tueries, a dit M. Trudeau vendredi matin à Toronto. Selon Statistique Canada, le nombre de crimes violents par arme à feu a fait 2434 victimes de plus en 2017 qu’en 2013, ce qui inclut les personnes blessées ou qui ont perdu la vie.

« La vérité, c’est que des gens meurent, des familles sont en deuil, des communautés souffrent. Nous voulons en faire plus et faire mieux », a-t-il ajouté, reconnaissant qu’il n’y a « pas eu assez de changements » en matière de contrôle des armes à feu au pays.

Un gouvernement libéral compte également s’entendre avec les provinces et les territoires pour permettre aux municipalités de restreindre ou d’interdire les armes de poing, répondant ainsi à une demande formulée notamment par John Tory, maire de Toronto, et Valérie Plante, mairesse de Montréal.

Un rapport de Statistique Canada publié en août 2018 révélait que les armes de poing étaient à la source de 60 % des homicides commis à l’aide d’une arme à feu au Canada l’année précédente, un phénomène encore plus marqué dans les grandes villes du pays.

Le gouvernement provincial de Doug Ford, en Ontario, a toutefois déjà affirmé qu’un contrôle plus serré n’était pas nécessaire à ses yeux, ce qui pourrait compliquer la tâche de la Ville de Toronto si elle désirait aller de l’avant avec les nouveaux pouvoirs qui lui seraient investis. M. Trudeau n’a pas directement commenté cette possibilité, se contentant d’accuser les conservateurs « de vouloir faciliter l’achat d’un fusil » – une pointe adressée tant à Doug Ford qu’à Andrew Scheer.

En entrevue à La Presse, Mélanie Joly, députée libérale sortante dans Ahuntsic – Cartierville, a reconnu qu’une « bonne conversation » se profilait à ce sujet avec le gouvernement Ford si les libéraux conservent le pouvoir le 21 octobre prochain.

« On est capables de s’entendre », estime Mme Joly.

Rachat

Un programme de rachat des armes d’assaut acquises légalement est aussi prévu, mais les libéraux n’en ont pas encore chiffré les coûts. Ces armes seraient rachetées à leur propriétaire selon leur valeur marchande.

En comparaison, la Nouvelle-Zélande, qui a annoncé un programme de rachat similaire après le massacre de Christchurch le printemps dernier, prévoyait y consacrer jusqu’à 200 millions de dollars néo-zélandais, soit 166 millions CAN, pour une population huit fois inférieure à celle du Canada. Le Parti libéral n’a pas été en mesure de nous fournir le nombre d’armes d’assaut présentement en circulation au pays.

Les armes d’assaut de type militaire « sont conçues pour faire un grand nombre de victimes en très peu de temps, elles n’ont pas leur place dans notre pays », a fait remarquer M. Trudeau, qui s’est par ailleurs engagé à « protéger les droits des fermiers et des chasseurs » en ne ressuscitant pas le registre fédéral des armes d’épaule.

PHOTO GEORGE FREY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le AR15, une arme d’assaut qui a notamment été utilisée dans la tuerie de Christchurch, en Nouvelle-Zélande.

Les armes de types militaires, a poursuivi le chef libéral, ne sont pas nécessaires « pour abattre un cerf ».

Une période « tampon » de deux ans est prévue par la promesse libérale afin de permettre aux propriétaires d’armes d’assaut de remettre leur arme au gouvernement.

Mélanie Joly confirme qu’une personne qui ne se plierait pas à cette mesure s’exposerait à des conséquences judiciaires. « Une interdiction est une interdiction, dit-elle. Il y a déjà des armes qui sont interdites, on veut aller encore plus loin. »

Parmi les autres mesures qui seraient mises de l’avant par un gouvernement libéral, mentionnons la suspension des permis d’arme à feu pour les « personnes soupçonnées de représenter un danger pour elles-mêmes ou pour autrui ». Les règles seraient également resserrées en matière d’importation de munitions et d’entreposage sécuritaire des armes.

Le gouvernement libéral avait fait adopter le printemps dernier le projet de loi C71, qui élargissait la vérification des antécédents des demandeurs de permis et qui obligeait les détaillants d’armes à tenir des registres des inventaires et des ventes d’armes à feu.

Des « accusations ridicules », dit Scheer

Les libéraux ont profité de cette annonce pour largement critiquer Andrew Scheer et son parti, accusant le chef conservateur d’avoir un plan « écrit par et pour des lobbyistes » des armes à feu.

Quelques instants après l’annonce, les candidats libéraux ont largement partagé sur les réseaux sociaux un montage vidéo dans lequel on aperçoit d’abord M. Scheer solliciter l’aide des lobbys pro-arme au cours de la course à la direction du Parti conservateur, après quoi, au cours d’une entrevue, il dénonce le « conflit d’intérêts » auquel s’expose la GRC en conseillant le gouvernement sur le contrôle des armes à feu et en appliquant la loi par la suite.

M. Scheer s’est exprimé à ce sujet avant l’allocution de Justin Trudeau, ce vendredi matin. Questionné sur ses liens avec les lobbys, il a accusé les libéraux de formuler des « accusations ridicules » à son endroit et a montré du doigt « un premier ministre embourbé dans son propre scandale, désespéré de changer de sujet », en référence aux images en circulation qui montrent M. Trudeau avec un brownface ou un blackface.

« Les experts disent que la meilleure manière de combattre le crime est de s’attaquer aux gangs de rue. C’est le plan que j’ai pour un Canada plus sécuritaire », a-t-il ajouté, avant de conclure : « C’est facile de demander aux Canadiens de suivre plus de lois, mais c’est plus difficile de poursuivre les criminels et les armes illégales. Les conservateurs sont prêts à faire le difficile travail d’augmenter la sécurité dans nos communautés. »

PHOTO CHRISTINNE MUSCHI, REUTERS

Andrew Scheer

En substance, le plan conservateur en matière de lutte contre les crimes violents se destine avant tout à « mettre les vrais criminels derrière les barreaux », selon la ligne officielle du parti. La plupart des mesures visent les gangs de rue, et les seuls éléments sur les armes à feu concernent les armes de contrebande. Un gouvernement conservateur s’assurerait en outre « que les armes à feu ne tombent pas entre les mains d’individus dangereux » et instaurerait « une meilleure vérification des antécédents » pour les demandes de permis.

PolySeSouvient « heureux, mais déçu »

Le groupe PolySeSouvient, qui réclame un contrôle plus serré des armes à feu depuis la tuerie de Polytechnique en 1989, a rapidement réagi à l’annonce libérale. Dans un communiqué, sa porte-parole Heidi Rathjen dresse un bilan mitigé. « Nous sommes surtout heureux, mais également déçus », écrit-elle.

L’interdiction des armes d’assaut et le programme de rachat sont vus très positivement, et ce, bien que le groupe aurait souhaité que le gouvernement libéral « ait déjà adopté une telle interdiction ».

Toutefois, « en ce qui concerne les armes de poing, l’intention de transférer la responsabilité pour des restrictions supplémentaires aux municipalités est décevante », écrit Mme Rathjen.

« Comme nous l’avons répété à plusieurs reprises, l’interdiction de ces armes dans seulement certaines municipalités serait non seulement inadéquate, compte tenu des risques, mais également inefficace. On n’a qu’à constater le désastre flagrant au sud de la frontière qui résulte d’un amalgame de lois locales et d’État, où les armes de poing passent facilement d’une juridiction à une autre, pour comprendre à quel point cette approche est malavisée. »

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