Avec leur plume unique et leur sensibilité propre, des artistes nous présentent, à tour de rôle, leur vision du monde qui nous entoure. Cette semaine, nous donnons carte blanche à Stéphane Dompierre.

Publié le 18 septembre
Stéphane Dompierre Auteur et éditeur

Je ne fais pas naturellement confiance aux gens. Dans mon esprit suspicieux, les locateurs d’appartements sur Airbnb ont des caméras cachées dans la chambre à coucher et la salle de bains. Les ouvriers ne finissent jamais les travaux à la date promise. Les automobilistes n’immobilisent jamais leur véhicule aux panneaux d’arrêt.

En sixième année, j’étais très fier quand le prof m’a annoncé que j’avais gagné le concours d’orthographe de l’école, avant de découvrir que j’avais été le seul participant, détail qu’il avait préféré taire. Peut-être est-ce à ce moment que j’ai commencé à me méfier de tout et de tout le monde ?

Je trouve aussi que certaines personnes font énormément confiance aux autres, et ce trait de caractère m’étonne. Un jour, une personne explique à son enfant, en choisissant bien les mots pour lui exposer le danger, mais sans le traumatiser, qu’il ne faut jamais, jamais, jamais embarquer dans la voiture d’un inconnu. Le lendemain, cette même personne appelle un Uber et embarque avec un gars louche dans une voiture avec comme seul signe distinctif un papier froissé marqué « Uber » collé sur une vitre.

Je me méfie naturellement de tout. Alors, je comprendrais tout à fait qu’on mette ma parole en doute, surtout lorsque je raconte une histoire abracadabrante dans un magasin pour obtenir un échange ou un remboursement.

L’autre jour, notre machine SodaStream a tenté de nous tuer, ma blonde et moi. L’objet, conçu pour faire de l’eau pétillante, a décidé de ne jamais s’arrêter d’évacuer du gaz dans le contenant d’eau. Jusqu’à ce que… quoi ? Que le contenant m’éclate au visage ? Que la bouteille de gaz explose et nous déchiquette ? Que la maison parte en orbite ? Je l’ignore, parce que j’ai eu le bon réflexe de dévisser la bonbonne pour arrêter la fuite.

Trois minutes plus tard, revenus de nos émotions, nous étions chez Canadian Tire pour échanger l’appareil maudit. « Pour les échanges, il faut garder la boîte et la facture », nous dit-on à chaque visite. Mauvais élèves, nous n’avions ni boîte ni facture, et une histoire abracadabrante en prime. Mais la caissière nous a crus.

En ressortant du magasin, avec une nouvelle machine sous le bras, ma blonde m’a dit qu’elle ne s’y attendait pas. J’étais tout aussi étonné qu’elle que quelqu’un ait cru à notre histoire, aussi vraie soit-elle. Nous nous attendions à devoir rapporter le machin défectueux et à l’abandonner à jamais au sous-sol. Mais non. On nous a fait confiance. Ça a « fait notre journée ». Un peu plus et on retournait au magasin en larmes pour serrer la caissière dans nos bras en lui offrant des fleurs, on lui tressait des bracelets d’amitié et on remboursait ses dettes d’études.

Faire confiance à l’autre, je m’en rends compte avec stupéfaction, est une qualité à la base des relations entre les êtres humains.

Sans confiance, les relations ne tiennent pas à grand-chose. Et je sais très bien que la confiance ne vient pas de l’extérieur, mais de soi.

On donne notre confiance ou on ne la donne pas. La donner n’est pas une preuve de mérite ; c’est du lâcher-prise. Ça demande une part de courage, une part d’abandon, une part d’inconscience. Et un peu de naïveté, probablement.

Alors comment puis-je faire pour donner plus facilement ma confiance à autrui ?

Sur le web, on me dit de faire du yoga, évidemment, la réponse à tous les maux. On me recommande aussi d’avoir plus confiance en moi. (Donc, traverser en toute confiance à une intersection et me faire écraser ? Non merci.)

Dans ce lot de conseils inutiles, j’en ai retenu deux qui m’ont semblé pertinents : il ne faut pas généraliser. Ce ne sont pas tous les automobilistes qui ne font pas leurs arrêts. Ce ne sont pas tous les ouvriers qui prennent du retard. Sans doute qu’au moins une bonne douzaine de personnes qui louent leur appartement sur Airbnb ne sont pas des détraqués sexuels. On a tendance à mieux se souvenir d’une expérience négative que de mille positives. Mettre tous les individus dans le même panier, c’est ce qui fait naître les préjugés à l’origine du sexisme et du racisme, entre autres. Ce gars à bord de son pick-up géant va peut-être m’écraser si je traverse, mais peut-être pas non plus.

Il faut aussi trouver le juste équilibre entre la prudence et l’abandon. Ce gars à bord de son pick-up géant va fort probablement faire son arrêt, les statistiques le disent. Je vais donc traverser, mais en me tenant tout de même prêt à bondir, juste au cas. Je crois que la confiance n’empêche pas l’instinct de survie.

Je sais, je sais, j’ai encore du chemin à faire. J’y travaille ! (Faites-moi confiance.)