Qu’est-ce que la Chine et le Qatar ont en commun ?

Publié le 2 janvier
Frédéric Mérand
Frédéric Mérand Professeur de science politique et directeur scientifique du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal
Jennifer Welsh
Jennifer Welsh Titulaire d’une Chaire de recherche Canada 150 et directrice du Centre d’études sur la paix et la sécurité internationales de l’Université McGill

Oui, ces pays accueilleront les deux principaux rendez-vous de l’année 2022, les Jeux olympiques d’hiver et la Coupe du monde de soccer. Ce sont aussi deux régimes autoritaires où le droit de vote est inexistant, l’opinion étroitement contrôlée, les libertés fondamentales très limitées et certains groupes opprimés. Sans surprise, leur rayonnement sportif suscite des appels au boycottage. Suivant les États-Unis, le Canada a annoncé son intention de ne pas envoyer ses dignitaires à Pékin.

Depuis la fin de la guerre froide, nous vivons dans l’illusion que la démocratie constitue un horizon indépassable de l’expérience humaine et qu’elle finira par contaminer tout le monde.

La Chine et le Qatar sont pourtant loin d’être des cas isolés. Selon l’Indice des démocraties développé par l’Economist Intelligence Unit, 55 % des pays du monde, réunissant 51 % de la population, peuvent être qualifiés de régimes autoritaires (sans compétition électorale) ou « hybrides » (pratiquant la fraude électorale et la répression politique). Or, le centre de gravité de la planète se déplace dans leur direction.

Le monde en récession démocratique

À l’inverse, seulement 14 % des pays, regroupant moins de 9 % de la population mondiale, sont des démocraties à part entière. Une démocratie, nous rappelle le politologue Sidney Verba, repose sur deux formes d’égalité : une voix politique égale, à travers le suffrage universel, la liberté d’expression, d’association et de la presse ; une égale considération des intérêts des citoyens. Cette dernière forme d’égalité présuppose l’État de droit et une confiance généralisée dans les institutions politiques.

Une telle définition est exigeante : depuis 2016, les États-Unis sont ainsi considérés comme une démocratie « imparfaite », à l’instar de l’Italie, du Mexique et de 31 % des pays du globe. Des élections à peu près honnêtes et transparentes s’y tiennent, mais dans un contexte politique dégradé par la corruption et l’intolérance. De plus en plus de pays appartiennent à cette catégorie.

Il existe plusieurs classements des régimes politiques. Tous indiquent néanmoins la même tendance : la démocratie, déjà minoritaire à l’échelle du globe, recule de manière sensible depuis une décennie. Nous vivons une récession démocratique.

Le club des démocraties, une fausse bonne idée

C’est dire que le défi que se sont donné Joe Biden et Justin Trudeau, le premier en convoquant un sommet virtuel pour la démocratie, le second en faisant une promotion vigoureuse de la démocratie. Face à la Chine et à la Russie, mais aussi à de vieilles démocraties comme l’Inde qui se rapprochent maintenant du modèle hybride, les gouvernements démocratiques ont certes intérêt à faire preuve de solidarité.

Malheureusement, le Sommet pour la démocratie des 9 et 10 décembre a montré les limites d’un tel exercice : soit on ne parle qu’à un cercle restreint de démocraties exemplaires mais, il faut bien le dire, surtout occidentales ; soit on invite, comme le président américain l’a fait, 110 pays, y compris la République « démocratique » du Congo (classée au 166e rang sur 167 selon l’Indice des démocraties).

Bien que de nombreux dirigeants aient utilisé la plateforme offerte par Biden pour formuler des engagements visant à renforcer leurs démocraties, pour le moment, la principale réalisation du sommet a été d’attirer l’ire d’une Chine se présentant elle-même comme le berceau d’une démocratie « populaire ».

De toute manière, les problèmes mondiaux les plus urgents ne sauraient être résolus par un « club », quels que soient son identité ou le sentiment de sa supériorité morale.

Des changements climatiques à la fiscalité des multinationales, de la situation délicate de Taiwan à celle de l’Ukraine, de la crise humanitaire en Afghanistan à la guerre civile en Éthiopie, de la gestion de la pandémie au commerce international, la diplomatie exige une coopération internationale qui ne peut poser les affinités démocratiques comme une condition préalable.

Que faire ?

Contrairement à ce que souhaitait le président américain Woodrow Wilson il y a un siècle, le monde n’est jamais devenu « sûr pour la démocratie ». Il serait naïf de se comporter sur la scène internationale comme si un tel idéal était à portée de la main.

Mais le monde post-démocratique n’est pas une fatalité non plus. Comme on l’a vu de manière tragique cette année à Hong Kong ou à Minsk, la démocratie garde son pouvoir de séduction et de mobilisation. Elle progresse par ailleurs dans certains pays comme Taiwan ou le Chili. Comment l’encourager ?

Si l’idée d’imposer la démocratie à la baïonnette semble passée de mode depuis les échecs d’Irak et d’Afghanistan, le Canada – collaborant avec de nouveaux partenaires ainsi que des alliés traditionnels – peut faire encore davantage pour appuyer le renforcement des institutions représentatives et judiciaires, les droits fondamentaux, la participation politique inclusive, la liberté de la presse et la bonne gouvernance partout où la demande s’exprime. Des organisations comme le Centre parlementaire, des pratiques comme l’observation électorale et la diffusion d’une information libre et indépendante y contribuent.

La mentalité de « club », en revanche, beaucoup moins.

Plus près qu’on pense

Le Canada déploie son expertise en gouvernance démocratique grâce à des organisations comme le Centre parlementaire et CANADEM, laquelle a notamment dépêché des milliers d’observateurs électoraux dans de nombreux pays. Au Sommet pour la démocratie, Justin Trudeau a annoncé la création d’un « centre pour la démocratie ». En 2022, le Canada assumera la présidence de l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale (International IDEA), organisation établie à Stockholm qui aide les démocraties fragiles à consolider leurs institutions.

Pour aller plus loin

Anne Applebaum, Démocraties en déclin : Réflexions sur la tentation autoritaire (Paris, 2021)

G. John Ikenberry, A World Safe for Democracy : Liberal Internationalism and the Crises of Global Order (Princeton, 2020)

Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, La mort des démocraties (Paris, 2019)

Economist Intelligence Unit, Democracy Index 2020 : In sickness and in health