Le chef Martin Picard. Le peintre Marc Séguin. Deux figures de proue dans leur secteur. Deux grands chums, unis par leur amour du territoire québécois qui les alimente chacun à leur façon. Comment ont-ils traversé la pandémie ? Quels sont leurs craintes et leurs espoirs pour un retour à la vie normale ? Notre éditorialiste en chef Stéphanie Grammond est allée à leur rencontre à l’Île-aux-Oies.

Texte : Stéphanie Grammond
Texte : Stéphanie Grammond La Presse
Photos : Edouard Plante-Fréchette
Photos : Edouard Plante-Fréchette La Presse

On n’est pas sortis du bois

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Marc Séguin, dans « sa forêt »

Marc Séguin s’enfonce à grandes enjambées dans la forêt. Sa forêt. Depuis 2015, l’artiste a fait de l’Île-aux-Oies, ancien repaire du peintre Jean Paul Riopelle, son propre domaine de création qui baigne dans le fleuve à la hauteur de Montmagny.

Juste devant moi, son grand ami, le chef Martin Picard, se penche pour scruter l’empreinte d’un animal sur le sentier. Sentier, c’est vite dit. Ça fait plusieurs minutes qu’on marche en plein bois en se frayant un chemin à travers les branches qui nous pincent les jambes. Avec mon sac à main, mon calepin de notes et mes espadrilles à paillettes, j’ai l’air d’une citadine égarée dans la nature.

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Même en plein bois, il est parfois difficile de « déconnecter ».

— C’est une trace d’orignal, tranche Martin Picard, mordu de chasse et de pêche.

Il me raconte qu’il revient d’une expédition de pêche au saumon en Gaspésie où il s’est retrouvé avec, au bout de sa canne… un castor ! Histoire de pêcheur ? Non, non, non !

En lavette, on débouche finalement sur une plage déserte avec vue sur Saint-Jean-Port-Joli. Ouf ! Une petite pause à l’ombre ne sera pas de refus avec ce soleil d’août qui fait grimper la température ressentie près des 40 degrés.

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Les deux complices profitent du moment présent et… de la vue imprenable.

Je n’aurais pas pu rêver d’un plus beau scénario pour rassembler les deux amis et les entendre discuter du retour à la vie après la pandémie. L’idée a germé au hasard d’une visite à la galerie d’art de Simon Blais, celui qui a présenté les deux hommes l’un à l’autre, il y a plus de 20 ans.

— Simon a cliqué parce qu’il savait que j’aimais la chasse et que j’aimais cuisiner, se remémore Martin Picard qui venait tout juste d’ouvrir son restaurant Au Pied de cochon.

Quelques jours après l’ouverture, Marc Séguin est apparu au restaurant pour lui offrir du chevreuil et des oiseaux qu’il avait chassés. Le samedi soir suivant, il y est retourné avec une dizaine de personnes. Martin avait cuisiné un champvallon.

— Martin, dans son ADN, c’est un aubergiste. Il veut que les gens qui rentrent chez lui soient heureux.

Mais comme restaurateur, il a mangé la pandémie en plein dans les dents. Quand ses restaurants ont fermé du jour au lendemain, il a dû récupérer toute la nourriture qui devait nourrir 1600 personnes la semaine suivante. Il s’est mis à vider ses congélateurs en vendant des plats à emporter afin de réussir à payer ses fournisseurs.

Pour la restauration, la pandémie est un grand « reset », explique-t-il.

— Ceux qui vont y arriver vont avoir raison. Les autres vont avoir tort. Les entreprises, c’est comme des champignons. Quand un meurt, il y en a un autre qui pousse. C’est ça qui va arriver. Ça ne sera plus jamais pareil.

— La pandémie nous a permis de réaliser qu’on est fragiles, renchérit Marc Séguin. On pense qu’on est le centre du monde. Puis tout d’un coup, on est victime d’un truc invisible qui paralyse notre économie, notre indicateur suprême.

Depuis le début de la crise, le peintre a aussi réalisé à quel point on vit dans une époque obsédée par le bonheur.

C’est la tyrannie des émotions. Si tu n’as pas une émotion en vivant quelque chose, si tu n’as pas une joie de vivre hallucinante, on dirait que tu n’es pas humain. Il y a une panique de l’émotion.

Marc Séguin

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L’odeur du foin, un plaisir pour Marc Séguin

Au lieu de cette course effrénée au bonheur, il préfère se réjouir de plein de choses qui se présentent à lui, comme marcher dans ce champ de foin où nous venons d’aboutir, par hasard, après nous être perdus dans le bois. Il s’est dit : ostie que ça sent bon ! Et c’est tout.

— Peut-être que vivre le présent, c’est une piste.

Un apéro à la chapelle

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Un verre de Frangine en guise d’apéro, vin orange de Pinard & Filles, pour lequel Marc Séguin a conçu l’étiquette.

Cap sur la chapelle pour l’apéro.

La première fois que Martin Picard s’est retranché ici pour prendre un verre de vin, Marc Séguin s’est dit :

— Criss, une nouvelle vocation !

— C’est peut-être ma revanche, avance Martin Picard. Quand t’es jeune, tu vois le curé qui boit du vin et qui a l’air d’avoir du fun…

D’accord, alors trinquons !

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À l’entrée de la chapelle, Raphaël, fils de Marc, montre son vélo à Martin.

Sur l’autel, le duo débouche une bouteille de Frangine, un vin orange produit à Magog par Pinard & Filles. C’est Marc Séguin qui a conçu l’étiquette. Tout comme les vitraux de la chapelle qui projettent au sol leurs dessins colorés – poisson, cervidé, oiseau – grâce à cette lumière magique de fin de journée.

— Il y a comme un recueillement, ici, que tu ne peux pas avoir à d’autres places, constate Martin Picard.

— Quelque chose de très humble, poursuit Marc Séguin. Planche par planche, il a restauré (et fait consacrer) la bâtisse abandonnée des Ursulines qui ont veillé sur l’île plus de 250 ans. Le peintre déplore qu’on ait perdu l’héritage de bienveillance des religieuses qui ont bâti le Québec, éduqué les jeunes filles, géré les hôpitaux.

— Il faut que quelqu’un défriche cet héritage-là. L’histoire a besoin d’être entretenue.

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Les vitraux de la chapelle ont été créés par Marc Séguin.

J’ai hâte de voir ce qui va se passer après la pandémie. J’ai ce fantasme-là qu’il y ait une certaine bienveillance qui naisse de ça. Mais j’en doute.

Marc Séguin

En tout cas, la bienveillance et la solidarité, Martin Picard les a bien senties avec la COVID-19. Le public s’est tourné vers les commandes à emporter afin d’encourager les restaurateurs. C’est ce qui l’a sauvé. Mais il en a bavé pour réinventer son modèle d’affaires.

Quand il a rouvert Au Pied de cochon, au début de l’été, l’équation ne fonctionnait plus. Normalement, les salaires et la nourriture représentent chacun 30 % des revenus, ce qui laisse 40 % pour le loyer, l’équipement… et le profit.

— À la fin, si t’arrives à faire 5 %, t’es un champion. Mais là, soudainement, quand on a recommencé à opérer, j’étais à 87 % pour les salaires et la nourriture. Les premières semaines, on était à perte.

Pour économiser, il a revu le menu en utilisant, par exemple, des boîtes en carton pour certains plats afin de réduire le travail du plongeur. Face à la pénurie de personnel, les employés ont aussi mis la main à la pâte en modifiant leur convention pour assurer un partage équitable des pourboires et un salaire suffisant en cuisine.

— Malgré tout, on n’a pas eu le choix. On a monté nos prix, dit le chef.

Mais l’aide gouvernementale, ça a donné un coup de main ?

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Un lieu de recueillement unique pour Martin Picard

Moi, les subventions salariales m’ont sauvé le cul. C’est la première fois dans la vie de la restauration qu’on a une aide. Et ça vient du fédéral.

Martin Picard

Par contre, les prestations d’urgence versées aux travailleurs lui ont beaucoup nui. Soudainement, il n’arrivait plus à embaucher. Sur 50 personnes qui répondaient à une offre d’emploi, seulement 2 ou 3 venaient travailler… et repartaient aussi vite. Simple tactique pour donner l’impression qu’ils étaient à la recherche d’un boulot.

Et Québec a-t-il aidé les restaurateurs ?

— Non, répond Martin Picard. Monsieur Legault, il nous aime bien. Mais il cherche des gros salaires. On n’est pas dans sa ligne de mire.

— C’est un business d’enfer que Martin gère. Mais en ce moment, ça ne compte pas, constate Marc Séguin. C’est juste manger.

— Ce qui est dur, c’est que pendant plusieurs années, les restaurateurs ont été la fenêtre du Québec sur l’international. Les gens se déplaçaient pour faire des affaires, sachant que ça serait agréable, qu’ils pourraient bien manger.

— Ça fait partie de la joie de vivre de Montréal, continue Marc Séguin. Mais la joie de vivre, comment tu quantifies ça ? Comment tu détermines qu’une personne sort d’un musée et c’est une meilleure personne ? Un PIB, c’est facile à calculer. Mais comment tu fais pour savoir que quelqu’un est heureux après avoir visité une ville ?

Dans l’atelier de Riopelle

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Marc Séguin peint une centaine de jours par année dans ce petit atelier, lieu où se déployait à une autre époque le génie créatif de Jean Paul Riopelle.

À bord du véhicule « côte-à-côte » avec lequel il sillonne l’île, Marc Séguin nous emmène à son atelier, où il travaille une centaine de jours par année.

De sa petite maison en bois, on voit le Saint-Laurent des deux côtés. On aperçoit en même temps les Appalaches et la chaîne Laurentienne. Et parfois, le soleil et la lune dans le même champ de vision.

Facile d’imaginer qu’un artiste trouve l’inspiration dans ce paysage. Mais difficile de croire que Jean Paul Riopelle a peint dans ce tout petit atelier son extraordinaire Hommage à Rosa Luxemburg, triptyque de plus de 40 m de long qui est aujourd’hui exposé dans le nouveau pavillon Lassonde du Musée des beaux-arts de Québec.

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Des toiles de Marc Séguin sont exposées sur les murs extérieurs de la maison.

— Il utilisait des rouleaux. Et il a déroulé l’œuvre dans l’herbe à l’extérieur pour la voir en entier, explique Marc Séguin, dont les propres toiles sont exposées sur les murs extérieurs de la maison. De toute beauté.

Le parallèle est frappant. En voyant Marc Séguin et Martin Picard dans cette pièce, impossible de ne pas songer à la paire que formaient Jean Paul Riopelle et Champlain Charest, propriétaire de l’ancien Bistro à Champlain dont la cave à vin avait une réputation internationale.

C’est avec son hydravion que les deux passionnés de chasse et de pêche ont survolé le territoire du Québec dont la nordicité et les racines autochtones ont imprégné l’œuvre de Riopelle.

Mais revenons à aujourd’hui. Dis-moi, Marc, comment s’est vécue la pandémie dans le milieu des arts visuels ?

— Le marché de l’art a été en croissance constante depuis mars, me répond le peintre. Les gens ne pouvaient plus aller au restaurant. C’était interdit à cause de la distanciation physique. Il n’y avait plus d’art vivant, plus de cinéma, plus de théâtre. Mais la COVID-19 ne t’empêchait pas d’avoir une œuvre d’art chez vous.

Comme une marée, l’argent s’est déplacé. Les amateurs d’art qui se retenaient depuis longtemps se sont précipités pour acheter une œuvre. Mais ce sont surtout les artistes établis qui en ont profité. Les jeunes qui commençaient leur carrière… ils ont le cul à l’eau, s’attriste Marc Séguin, qui connaît bien des artistes qui ont dû compter sur l’aide gouvernementale. Tant mieux. Mais le salaire, ce n’est pas tout :

— Il y a aussi le salaire moral, la paie intangible, explique-t-il. Quand les gens te donnent une tape dans le dos et te disent : bravo ! Tout ça n’existait plus pour plein d’artistes.

Moi, je crois que notre responsabilité, à Martin et à moi, c’est de faire en sorte qu’on raccroche des jeunes. De dire : regardez, je fais le plus beau métier du monde. On rend des gens heureux. Venez avec moi. On continue, on avance.

Marc Séguin

Avec la vente de La Bête-à-Séguin et de l’Angélique-À-Marc – deux produits de la fromagerie de l’Île-aux-Grues voisine, dont le peintre a conçu les étiquettes –, il a justement créé une bourse pour aider les artistes québécois.

Mais pour toi, Marc, qu’est-ce que la pandémie a changé ?

— Ça m’a assis, répond le peintre. J’ai moins le sentiment d’urgence. J’ai rendu toute ma vie plus humble. OK, je fais un tableau. Ça rend quelqu’un plus heureux chez lui. Fine. C’est tout. Je ne suis pas le centre de l’univers.

Et comment tout ça va se traduire dans ton art ?

— Je ne peux pas le dire maintenant, répond-il. Ça va infuser et ressortir plus tard.

C’est un peu comme lorsqu’il retourne à New York, où il passe une partie de sa vie. Tout ne change pas du jour au lendemain. Mais tranquillement, il s’infuse d’une nouvelle autre énergie.

Du territoire à la table

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Le chef Martin Picard, alors que l’heure du souper approche. Au menu : pâté d’oie de Gina, maïs à la Bête-à-Séguin et « trempette » en dessert.

Le souper est servi !

Marc Séguin et son fils Raphaël s’installent à table. À leurs pieds, Sentinelle, une boule de poils de 110 lb, souffle comme un diesel.

— Très chauds, les plats, lance Martin Picard, en posant sur la table le pâté d’oie préparé par Gina, cuisinière hors pair qui a grandi dans l’archipel.

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Le chef met au four le pâté d’oie préparé par Gina, cordon-bleu de l’archipel.

Au lieu du beurre, le chef nous invite à rouler notre maïs dans une meule de Bête-à-Séguin qu’il vient d’éventrer. Assurément une idée à retenir.

La discussion s’anime. Et à écouter les deux amis, on n’est pas sortis du bois.

— Soudainement, avec la pandémie, on se met à sortir des milliards et personne ne remet ça en question. Voyons, il y a un problème ! Faut que l’argent vienne de quelque part. Faut qu’il y ait un citoyen qui paie.

Aux yeux du chef, ça va brasser.

Beaucoup d’enfants sont nés et n’étaient pas capables de voir un arbre de Noël tellement il était enseveli de cadeaux. Moi, je pense que mon enfant va connaître la misère à un certain point, poursuit-il. Je pense que la vraie crise s’en vient.

Martin Picard

Mais de son côté, Marc Séguin pense que la pandémie n’a pas fait assez mal :

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À table, la discussion s’anime. Pandémie, changements climatiques. À écouter les deux amis, on n’est pas sortis du bois.

Au final, on n’a pas vraiment eu peur. On n’était pas dans des tranchées. Oui, ça va révolutionner quelques comportements… le télétravail peut-être. Mais au bout de ça, la nature humaine n’a pas changé d’un iota.

Marc Séguin

Selon lui, le confinement a été l’occasion de faire du « tourisme affectif » en retournant visiter des comportements rassurants. Mais combien continueront à planter des tomates et à fabriquer leur pain quand la pandémie sera passée ?

Non, rien n’a changé, estime Marc Séguin. La preuve ?

— On est en train de discuter d’un bouleversement majeur pour la race humaine. Et pendant que la planète grelotte, il y a une course de milliardaires pour aller dans l’espace faire du tourisme ! En pleine pandémie !

Vulgaire, obscène, indécent… le peintre ne mâche pas ses mots pour décrire cette compétition entre le patron d’Amazon, Jeff Bezos, et celui de Virgin, Richard Branson, afin d’être le premier à aller dans l’espace avec son propre vaisseau.

— Le constat que je dresse, c’est que la nature humaine va vers sa perte. Vous avez vu le rapport du GIEC ? Je pense qu’on n’a pas encore eu assez peur pour vraiment donner un sérieux coup de barre, dit Marc Séguin.

Il roule en véhicule électrique. Il fait des efforts. Sans savoir si c’est suffisant. Et les matins de grandes marées, quand l’eau monte jusqu’à son stationnement, il se demande si un jour son île sera engloutie.

— On a tous les indices, mais personne ne réagit, poursuit Martin Picard. On attend quoi ? Que la maison soit en feu pour dire : faut que je sorte ? Moi, je veux bien sauver la planète. Je comprends que j’ai ma part à faire. Mais en tant que citoyen, c’est comme si on est responsable de tout. Minute ! Pourquoi je suis coupable ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Je ne comprends pas. Les gouvernements sont censés gérer le pays.

Pendant ce temps, le chef nous sert un peu de « trempette » comme dessert. Des tranches de pain blanc trempées dans le sirop d’érable, avec coulis de fraises et crème glacée. Simple, local… génial !

— Il faut croire au territoire, conclut Marc Séguin. Ce territoire qu’il habite et qui habite son art.

Était-ce pour faire corps avec cette nature si riche ou pour trouver le sommeil dans cette nuit d’été suffocante ? Toujours est-il que j’ai fini par dormir sur la galerie qui fait le tour de la maison, à la belle étoile. Un oreiller sous la tête, le vent tiède comme couverture.