André Duchesne LA PRESSE

Au même titre que la timidité, la colère, la jalousie, la prétention et autres travers bien humains, l'émotivité peut conduire celui ou celle qui en souffre vers un cul-de-sac interpersonnel. On imagine alors les situations burlesques vécues par deux personnes qui, frappées d'émotivité excessive, ont une attirance l'une pour l'autre. C'est le cas dans Les émotifs anonymes, comédie de Jean-Pierre Améris mettant en vedette Isabelle Carré et Benoît Poelvoorde. La Presse s'est entretenue avec ce dernier.

Un proche parent, un voisin, un collègue de bureau est du genre froid, voire un brin agressif dès qu'on s'en approche? Sa carapace est impénétrable? Peut-être est-il émotif. Ou même ultraémotif...

Foi de Benoît Poelvoorde, il existe trois ou quatre façons efficaces de masquer son émotivité. La froideur en est une. L'agressivité aussi. Une combinaison des deux permettra de garder toute relation humaine à bonne distance, de faire avorter chaque tentative de rapprochement.

Tel est le cas du personnage de Jean-René, qu'il défend dans le film Les émotifs anonymes de Jean-Pierre Améris, où il partage la vedette (pour une seconde fois) avec Isabelle Carré. Patron d'une fabrique de chocolat au bord de l'abîme financier, Jean-René engage un jour la belle Angélique (Carré) au poste de représentante aux ventes. Un poste qui ne convient pas du tout à cette chocolatière douée et... émotive chronique. Jean-René, lui, a résolu d'envelopper sa panique des contacts humains sous une antipathie légendaire.

«Avec une telle attitude, il ne peut rien vous arriver! Personne ne va marcher sur vos plates-bandes», dit le comédien joint à Namur en Belgique, où il réside.

«Ainsi, Jean-René est tellement désagréable qu'il n'est jamais atteint. Je crois que chez certaines personnes, telles que lui, cela ressemble à un appel à l'amour.»

Comme le dit joliment le comédien, Jean-René s'est en fait construit un «système de protection massive». Système qui s'effrite lorsqu'Angélique débarque dans l'usine et dans sa vie. On ne vous cachera pas que ces deux-là en pincent l'un pour l'autre, mais qu'ils prendront les chemins les plus tortueux pour se rapprocher. Ce qui donne des situations pour le moins hilarantes.

Réalisateur de C'est la vie et grand émotif lui-même, Jean-Pierre Améris a tourné un film proche de son propre univers. Avant le tournage, Poelvoorde, qui avait travaillé avec lui dans le passé et qui est plutôt du genre popcorn (lire: tout le contraire), s'est demandé si le projet était viable. «Dans le cinéma, on a l'habitude de croiser des gens qui sont francs du collier, voyeurs ou menteurs, mais aucunement des émotifs comme celui-là, dit Benoît Poelvoorde. Je me demandais s'il était en mesure de donner des ordres. La réponse est oui. Il le fait tout en étant terrorisé. Mais il m'a dirigé mieux que personne. Les émotifs savent très bien ce qu'ils veulent!»

Dans un article paru sur le site internet français allocine.fr, Améris dit avoir tout de suite vu en Poelvoorde son Jean-René, en raison de son énergie comparable à celle d'un hyperémotif. «C'est comme un génie comique et, comme tous les artistes de ce niveau, la faille et l'émotion ne sont jamais loin, disait Améris. Il peut vraiment être bouleversant tout en étant drôle.»

Un film praliné

Si l'émotivité est le thème central du film, le chocolat en constitue la matière qui lie tous les personnages et toutes les situations. Un choix qui n'est pas fortuit, lance M. Poelvoorde. «Améris aurait pu choisir le boudin, la voiture, le jambon. Il a choisi le chocolat. Pourquoi? Parce que c'est très féminin, le chocolat! Pour une fois, ici, on entend un homme dire que le chocolat, c'est l'émotion.»

On pourrait croire que chez les émotifs, le chocolat apaise les moments de panique. Mais ici, il éveille aussi les plaisirs sensuels, dit le comédien qui, dans la vraie vie, n'apprécie guère cet aliment. «Lorsque Angélique tourne le chocolat, c'est sensuel», dit-il. De plus, le chocolat recèle son petit côté d'amertume que le film fait voir à travers ses personnages. «Le réalisateur a réussi à faire à la fois un film sur le chocolat et sur l'amertume, celle de l'enfance, défend le comédien. C'est un beau film, qui est vaillant comme une petite praline. C'est un petit instant plein de sucre, avec un peu d'amertume et un peu de poudre.»

Peolvoorde, qu'on a vu dans Podium, où il interprétait le sosie de Claude François, et dans Astérix aux Jeux olympiques, sera du prochain film de Dany Boon, Rien à déclarer, dans lequel il joue un douanier belge forcé de patrouiller avec un collègue français (Boon) qu'il déteste. Or, ce film est sorti l'automne dernier en Europe, quelques semaines seulement après Les émotifs anonymes. Ce qui a causé une belle surprise à l'acteur namurois.

«Lorsque nous avons fait la promotion de Rien à déclarer, plusieurs vrais émotifs sont venus me voir pour le film d'Améris, dit-il. Ils me remerciaient d'avoir fait ce long métrage. Depuis sa sortie, le nombre d'inscriptions a triplé, quadruplé, dans les associations d'émotifs anonymes. C'est formidable! C'est le plus beau des cadeaux. Souvent, après une projection, les gens vous disent bravo ou génial. Mais lorsqu'ils vous disent merci, c'est que le film leur a apporté quelque chose.»

Les émotifs anonymes sort en salle le vendredi 24 juin.