Avec son dixième long métrage, The French Dispatch, film à sketchs mettant en scène des histoires tirées d’un magazine américain publié au siècle dernier à Ennui-sur-Blasé, ville fictive, Wes Anderson rend hommage, grâce à son style unique, au journalisme et à la France.

Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Une France fantasmée, faite de clichés, dans ce qu’elle a de plus beau, mais aussi dans la lourdeur de ses traditions, notamment culinaires. Qui aime bien châtie bien. Ainsi, Anderson met en scène la famille d’un inspecteur de police (Mathieu Amalric) qui, au beau milieu d’un drame, prend le temps de savourer un repas préparé par le grand chef Nescoffier (à ne pas confondre avec Escoffier).

Dans la veine de The Grand Budapest Hotel, avec ses plans symétriques raffinés et sa théâtralité pleinement assumée, le cinéaste américain a créé une série de tableaux vivants – qui rappellent ceux d’un autre Andersson, Roy de son prénom –, en noir et blanc ou aux couleurs vives de Matisse.

Que l’on soit sur les quais d’Angoulême, où les extérieurs ont été tournés, ou dans les planches animées d’une bande dessinée (dont Angoulême est la Mecque), la signature de Wes Anderson est immédiatement reconnaissable. Autant dans son esthétique que dans son humour subtil et décalé, foisonnant d’audace et de créativité.

Inégal

Doté d’une distribution exceptionnelle, The French Dispatch n’évite pas le principal écueil des films à sketchs : il est inégal. Aussi, le fil conducteur est mince entre ces moyens métrages aléatoirement rassemblés. Toutes les histoires, racontées par des journalistes, ont été publiées dans le même magazine intello (calqué sur The New Yorker) par un éditeur très particulier (Bill Murray), Arthur Howitzer Jr, qui pardonne tout à ses auteurs les plus brillants, et se montre intransigeant avec tous les autres.

PHOTO FOURNIE PAR 20TH CENTURY STUDIOS

Bill Murray dans The French Dispatch

Anderson propose un regard nostalgique sur le journalisme, en forme d’hommage à ses traditions et à l’amour de certains pour l’écriture soignée et inventive. « Essaie de faire en sorte que ça se lise comme si tu l’avais écrit comme ça exprès », dit Howitzer à ses auteurs. Il a édité son propre testament, avec quantité de ratures et de notes dans les marges. Les histoires que raconte The French Dispatch se suivent mais ne se ressemblent pas. Il y a celle de ce prisonnier (Benicio Del Toro) condamné pour un meurtre, qui se révèle être un artiste de génie dont la muse est une de ses geôlières (Léa Seydoux). Dans cette vieille prison, les gardiens sont soudoyés avec des marrons glacés. Anderson ironise sur le snobisme autour de l’art, la surenchère des galeristes, et il se pose la sempiternelle question : peut-on séparer l’art de l’artiste ?

Il propose un clin d’œil aux évènements de Mai 68, avec Timothée Chalamet en étudiant révolutionnaire, sorte de Daniel Cohn-Bendit, et Frances McDormand en journaliste américaine qui rend compte de cette révolte des échecs, dont le slogan est (en français dans le texte) « Les enfants sont grognons ».

L’ensemble des vignettes, très esthétisées, peut paraître froid, sans émotion. S’en dégage pourtant un irrésistible charme suranné. Comme un vieux recueil de nouvelles au ton enveloppant.

Le film est notamment dédié à James Baldwin, brillant auteur et intellectuel afro-américain qui s’était exilé en France.

Wes Anderson, espiègle et joueur, est un fin observateur des sociétés qui l’entourent, la sienne comme les autres, française ici, japonaise dans Isle of Dogs. Si The French Dispatch n’est pas son œuvre la plus marquante, c’est une nouvelle brique incontournable dans l’édifice d’une filmographie singulière depuis Bottle Rocket, avec ses sommets (The Grand Budapest Hotel, The Royal Tenenbaums, en ce qui me concerne) et ses demi-ratages (The Darjeeling Limited, The Life Aquatic with Steve Zissou). Un bel écrin, en bonne compagnie.

En salle

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The French Dispatch

Comédie dramatique

The French Dispatch

Wes Anderson

Avec Benicio Del Toro, Adrien Brody, Tilda Swinton

1 h 43

½