Régis Tremblay LE SOLEIL

On ne visite jamais deux fois le même lieu puisqu’il dérive dans l’espace-temps. Lorsque l’existence se vide et que la table est desservie, la vie ressemble à une maison abandonnée où rien n’est plus pareil.

Au seuil de la vieillesse, Mary Gilbert (Maggie Smith) succombe à la tentation de revoir la grande demeure où elle se mêlait au gratin londonien, dans les années d’après-guerre. C’est là qu’elle a croisé des célébrités comme Alfred Hitchcock et Ava Gardner, hôtes du richissime Sir Graham.

Mais lorsque Mary frappe à la porte, c’est un jeune gardien, Joe (Danny Lee Winter), qui vient ouvrir. On le paie pour veiller sur cette maison morte, vidée de son sang humain. Le propriétaire a déménagé de l’autre côté de la rue, sans pouvoir se résigner à vendre ce témoin muet d’un passé brillant.

Mary y entre comme dans un tombeau, avec une frayeur secrète. Partagée entre l’envie et la peur, elle doit se faire prier par le gardien pour visiter ces pièces vides qui, chacune, ressuscitent des images et font ressurgir des fantômes. Le plus trouble est l’énigmatique Mr Greville (David Williams), que des flash-backs réintroduisent dans la réalité d’hier, au temps de la jeunesse de Mary, alors journaliste montante. C’est à ce titre qu’elle est devenue une habituée des salons de Sir Graham, où elle côtoie un milieu sélect dans lequel elle demeure, malgré tout, un corps étranger. Au rendez-vous de la richesse et de la gloire, cette fille talentueuse et modeste sert de faire-valoir.

Elle doit donc jouer le jeu. Dans ce milieu, il faut savoir flatter les vanités et monnayer les secrets. C’est à ce chantage que veut l’initier le retors Greville, qui sait des choses terribles sur des tas de célébrités. Mary s’y refuse avec horreur, tout en étant attirée par cet alter ego fantasmé. Pendant longtemps, elle sera tentée par ce démon familier, sans jamais lui céder…

Tout l’intérêt du film de Stephen Poliakoff réside dans les nuances subtiles apportées au portrait de cette femme timide et ambitieuse, à la fois fascinée par la gloire et attirée par le côté sombre des stars. On ne sait trop si Mary est guidée par sa pureté et ses principes, ou par la peur du risque. Est-elle vraiment innocente? Quoi qu’il en soit, elle va payer chèrement son esprit d’indépendance et son mépris des compromissions.