(Toronto) Directeur artistique du plus important festival de cinéma en Amérique du Nord depuis quatre ans, Cameron Bailey est, depuis cette année, le codirecteur du Festival international du film de Toronto (TIFF) avec Joana Vicente. En entrevue avec La Presse, l’ardent cinéphile parle de diversité, de programmation, de Netflix, des différences entre les festivals et de la nouvelle direction qu’il compte donner à l’évènement.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Après le départ de Piers Handling l’an dernier, qui a dirigé le TIFF pendant 34 ans, vous prenez le relais dans une nouvelle structure bicéphale, tout en gardant le mandat de directeur artistique. Est-ce à dire que les festivaliers doivent s’attendre à des changements ? À une nouvelle orientation ?

Pas dans l’immédiat, étant donné que Joana et moi sommes en poste depuis moins d’un an. Et puis, c’est surtout grâce à Piers si nous en sommes là aujourd’hui. Les fondations sont déjà solides. Mais il y aura forcément un léger changement de ton, de personnalité. Il y a déjà de nouvelles voix dans les comités de programmation, principalement tournées vers le cinéma international. Cela dit, notre but reste le même : trouver partout dans le monde les meilleurs films à présenter à notre public, qu’ils aient le profil d’un grand gala avec tapis rouge ou qu’ils proviennent d’un milieu plus underground, longs ou courts. Tous ont leur place chez nous. Le langage du cinéma étant universel, il nous importe de montrer des œuvres de tous les horizons — 84 pays sont représentés cette année —, d’autant que le public du TIFF vient de partout.

Avez-vous parfois le sentiment d’organiser deux festivals différents ? L’un qui serait destiné au public et l’autre, aux professionnels, pour qui ce festival est un rendez-vous incontournable ?

Je peux comprendre qu’on puisse le voir comme ça. Si vous venez ici à titre de producteur ou d’acheteur, il est possible de vivre ce festival sans ne jamais assister à une seule projection publique. Ceux qui le font manquent quand même quelque chose d’important à mon avis. Le lien avec les cinéphiles torontois est toujours spécial, et il me semble qu’il est intéressant, même si vous êtes ici seulement par affaire, de sentir le pouls de ce public.

Avec la Mostra de Venise, qui a repris du poil de la bête depuis quelques années, et le festival de Telluride, qui se déroule tout juste avant le vôtre, est-il plus difficile d’obtenir en primeur les films que tout le monde s’arrache ?

On a trouvé notre place. Notre public est friand de films qui proviennent des grands festivals, que ceux-ci aient eu lieu la semaine dernière, ou au mois de février comme Berlin, ou en mai comme Cannes, et notre volonté est de montrer les plus beaux films de l’année. Cela dit, nous avons aussi maintes primeurs mondiales, des films très attendus comme A Beautiful Day in the Neighborhood, Hustlers, The Goldfinch et plusieurs autres. C’est une question d’équilibre.

PHOTO LACEY TERRELL, FOURNIE PAR LE TIFF

Tom Hanks dans A Beautiful Day in the Neighborhood

Depuis l’an dernier, on sent une nette volonté d’élargir le spectre sur le plan de la diversité, non seulement dans la sélection des films, mais aussi dans l’accueil de reporters et de critiques capables d’offrir un regard neuf en matière d’héritage culturel, de genre, d’orientation sexuelle et de situation de handicap. Pourquoi est-ce si important de le faire ?

Je dirais que ce souci est présent depuis le début. Dès 1976, le fondateur, Bill Marshall, évoquait déjà l’aspect multiculturel de Toronto et souhaitait que le TIFF, qui s’appelait le Festival of Festivals à l’époque, en soit le reflet. Rien de nouveau pour nous. Mais il est vrai que, depuis quelques années, nous en parlons davantage. On ne peut pas se limiter à un seul aspect de notre humanité, particulièrement dans une ville cosmopolite comme Toronto et dans un pays aussi diversifié que le nôtre. Il est important que, peu importe sa situation, l’on trouve un film qui en soit le reflet. Il n’y a pratiquement pas un pays au monde qui ne compte aucun cinéaste. Je trouve cela enthousiasmant et rassurant aussi.

La Mostra de Venise a présenté J’accuse, le nouveau film de Roman Polanski. En France, A Rainy Day in New York, de Woody Allen, ouvrira prochainement le Festival du cinéma américain de Deauville. Ces films ne seront pas montrés au TIFF, et probablement jamais ailleurs en Amérique du Nord, en raison des réputations que traînent ces cinéastes, surtout dans la foulée du mouvement #metoo. Comment expliquez-vous cette différence d’approche ?

Les festivals de cinéma reflètent l’environnement culturel dans lequel ils ont lieu. Cela a probablement toujours été le cas, mais certaines idées, certaines discussions avancent peut-être un peu plus rapidement dans certaines parties du monde que dans d’autres. Et je pense qu’il en est bien ainsi. Chaque festival doit trouver son identité, sa propre personnalité. Et cela prend habituellement racine dans la société de laquelle il est issu.

En Europe, la sélection de films Netflix dans les grands festivals de cinéma est souvent très contestée. Au Québec, les quelques films Netflix ayant eu droit à une distribution dans quelques salles ont soulevé l’ire des distributeurs et des exploitants. Au TIFF, vous en présentez au moins quatre cette année, et ça ne semble déranger personne…

Nous, on suit les artistes. Des cinéastes comme Steven Soderbergh, Martin Scorsese et bien d’autres trouvent du financement auprès de services en ligne de diffusion en continu. Qui sommes-nous pour écarter ces œuvres ? Quand un cinéaste a l’occasion de faire le film qu’il a envie de faire, il mérite notre soutien, d’autant que nos spectateurs les apprécient grandement. Marriage Story est probablement le film le plus fort que Noah Baumbach ait jamais fait. À mes yeux, la provenance du financement n’est pas aussi importante que l’œuvre.

PHOTO FOURNIE PAR LE TIFF

Scarlett Johansson, Azhy Robertson et Adam Driver dans Marriage Story

Avec toutes les présentations que vous aurez à faire, les évènements où vous ferez acte de présence, les fêtes de toutes les délégations, comment vous préparez-vous à vivre les prochains jours ?

On m’aide beaucoup. Je m’abandonne, et on me dirige où je dois être ! [Rires] Toute l’année, on se prépare psychologiquement pour ce moment, et je sais que je ne dormirai pas au cours des 10 prochains jours. Ou très peu. Mais tout cela en vaut largement la peine !

Le 44e Festival international du film de Toronto commence ce soir avec la présentation de Once Were Brothers : Robbie Robertson and The Band, de Daniel Roher.

PHOTO FOURNIE PAR TÉLÉFILM CANADA

Les réalisatrices Sophie Dupuis et Micheline Lanctôt

Micheline Lanctôt et Sophie Dupuis honorées

Le TIFF n’était pas encore officiellement lancé hier, mais quelques évènements, organisés en marge, ont déjà eu lieu. Parmi ceux-ci, l’Hommage Diamant Birks aux femmes de l’année en cinéma, mis sur pied pour la septième fois en collaboration avec Téléfilm Canada. Les cinéastes québécoises Micheline Lanctôt et Sophie Dupuis figurent parmi les six lauréates désignées par un comité pancanadien, en compagnie des actrices Wendy Crewson et Jean Yoon, de la scénariste Marie Clements et de la cinéaste Jasmin Mozaffari. Le prochain film de Micheline Lanctôt, Une manière de vivre, prendra l’affiche en salle le 1er novembre. De son côté, Sophie Dupuis (Chien de garde) vient de terminer le tournage de Souterrain, son deuxième long métrage.

PHOTO EVAN AGOSTINI, ARCHIVES INVISION/ASSOCIATED PRESS

Lady Gaga lors de la présentation du film 
A Star Is Born au TIFF, l’an dernier

Attention aux excès d’enthousiasme !

Le prix du public constitue la plus importante récompense du TIFF. L’an dernier, la rumeur n’en avait que pour la nouvelle mouture d’A Star Is Born et Lady Gaga, descendue à Toronto après avoir créé l’évènement à la Mostra de Venise. Assurément plein d’Oscars dans la poche, affirmait-on alors. Or, les festivaliers du TIFF, même s’ils ont beaucoup apprécié le film de Bradley Cooper, ont jeté leur dévolu sur un long métrage inattendu, qui n’apparaissait sur l’écran radar d’à peu près personne : Green Book. Le film de Peter Farrelly a ravi l’Oscar du meilleur film de l’année quelques mois plus tard, alors qu’A Star Is Born a dû se contenter de la statuette remise à la meilleure chanson originale. À quoi s’attendre cette année ?

PHOTO CHRIS YOUNG, LA PRESSE CANADIENNE

Le tapis rouge a été déroulé hier au Roy Thomson Hall de Toronto en prévision du TIFF qui doit s’ouvrir aujourd’hui.

Le TIFF en quelques chiffres

Des 245 longs métrages sélectionnés au TIFF, 229 sont présentés en primeur mondiale (133), internationale (25 films ont déjà été montrés dans leur pays d’origine) ou nord-américaine (71). En tout, 7925 productions ont été proposées aux différents comités de sélection, dont 1059 en provenance du Canada. Selon le service des communications du festival, le TIFF est fréquenté par environ 600 000 personnes.