L’an dernier, ma critique délirante de Hereditary d’Ari Aster m’a valu quelques commentaires moqueurs de collègues et d’amis qui n’avaient pas été remués par ce film, et certains moins gentils de gens qui ne me pardonnaient pas d’avoir accordé quatre étoiles et demie à un film d’horreur.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

La peur est comme l’émerveillement, c’est un sentiment qui s’érode à la longue. Les fans de films d’horreur – dont je suis – passent leur vie, comme les drogués, à vouloir retrouver le buzz des premières fois. Ari Aster m’a redonné ce buzz avec Hereditary, son premier long métrage dont je n’attendais rien et qui m’a complètement terrifiée (même après l’avoir vu deux ou trois fois). Je ne pensais pas que je pouvais encore avoir peur au cinéma.

Son deuxième film, Midsommar, me confirme que j’avais raison de délirer.

Vous ne verrez pas de film plus fucké que celui-là cette année. Je ne dis pas que vous allez l’aimer. Mais si vous ne sortez pas au minimum perturbé de Midsommar, c’est que vous êtes peut-être plus inquiétant que le film.

La première originalité, éclatante, de Midsommar est que l’histoire se déroule en pleine lumière. Exit les coins sombres et la nuit pour effrayer le cinéphile. Nous voyons tout, et même, nous en voyons trop. La Motion Picture Association of America a longtemps attribué la cote NC-17 (interdit aux moins de 17 ans) à Midsommar, avant de se raviser et de lui donner la cote R, au grand soulagement d’Ari Aster, à qui j’ai parlé quelques minutes au téléphone. « On s’est vraiment battus pour ça », dit-il.

Enfin, il confirme que réaliser un film qui se passe constamment en plein jour était un énorme défi. « Le plus grand souci est la continuité. Nous étions dépendants de la météo et, comme vous le savez, c’est quelque chose sur quoi on ne doit pas compter. Nous chassions continuellement le soleil. »

Sous le soleil d’un monde sans dieu

Dans Midsommar, nous suivons quatre jeunes Américains qui vont participer à un festival païen en Suède. Celui-ci ne se déroule que tous les 90 ans, en plein solstice d’été, quand il fait clair 24 heures sur 24. En fait, Dani (incroyable Florence Pugh, qu’on a vue briller dans Lady Macbeth et dans la minisérie The Little Drummer Girl), accompagne son amoureux Christian (Jack Reynor) et ses amis, alors qu’elle est en deuil de sa famille – le film s’ouvre sur cette perte terrible. Mais Christian et elle forment un couple bancal ; il était sur le point de la quitter avant son drame, et, plutôt pleutre, n’a pas osé le faire. Christian (un nom qui fait sûrement référence au christianisme) n’est d’aucun soutien pour Dani, qui découvrira, disons, de nouveaux rites et une nouvelle famille pour traverser son deuil comme la rupture.

Ari Aster explique que Midsommar est justement un break-up movie. Dans de nombreuses entrevues, il a évoqué autant Clueless que Lars von Trier ou Scènes de la vie conjugale de Bergman comme sources d’inspiration, alors qu’il traversait lui-même une peine d’amour.

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Le réalisateur Ari Aster

Ce que je voulais faire ultimement est un grand film d’opéra sur la rupture, le sacrifice, la réciprocité, et ces idées fonctionnent réellement avec le genre. La connexion païenne à la nature était appropriée pour cette histoire particulière.

Ari Aster

On doit ouvrir l’œil à chaque plan de Midsommar, car Ari Aster est un maniaque des détails. Le décor a été entièrement construit par l’équipe pour le film, à partir de recherches sur les rituels païens. Les murs sont couverts de dessins naïfs qui sont autant d’indices et, comme les personnages consomment des drogues, le réalisateur s’arrange pour nous donner l’impression d’halluciner en montrant une nature qui semble littéralement respirer sous nos yeux. Nous sommes toujours au bord du bad trip, est-ce le but ? Le réalisateur rigole. « Oui, je voulais évoquer un bad trip en essayant de me rapprocher le plus possible de l’impression d’être sur une drogue psychotrope. C’était un grand défi. Avec les effets visuels, nous avons parfois fait 80 versions de certaines scènes. »

Un conseil : n’allez pas à la SQDC avant de voir Midsommar, vous pourriez vraiment le regretter.

La vie est souffrance

En seulement deux longs métrages, Ari Aster, qui n’est qu’au début de la trentaine, s’est hissé au rang des maîtres de l’horreur, aux côtés de Jordan Peele, réalisateur de Get Out et Us. Peele a adoubé Midsommar en ces termes lors d’une interview accordée à Entertainment Weekly : « C’est le film d’horreur le plus idyllique de tous les temps. Un film vraiment unique. Rien de tel n’a existé avant et tout ce qui viendra après Midsommar y sera comparé. Ce film usurpe à The Wicker Man le titre du film païen le plus iconique. »

On remarque que Peele comme Aster aiment beaucoup l’émotion vive dans leurs films, utilisant les gros plans sur les visages de leurs personnages en souffrance. Ils pleurent, crient et se liquéfient devant nos yeux, mais ce ne sont pas des scream queens, ce n’est pas la peur qui est l’émotion première derrière ces films. Et si Aster et Peele suscitent autant d’enthousiasme, c’est que tous les deux semblent travailler fort à resensibiliser un public habitué au genre, qui voit régulièrement des personnages se faire tuer ou torturer sans que cela ne lui fasse un pli. Peut-être parce que l’insensibilité est la véritable horreur de notre époque.

« Pour moi, Midsommar et Hereditary sont des films d’horreur existentiels, dit Ari Aster. Ils abordent des peurs qui n’ont pas vraiment de remède. Des questions comme : sommes-nous seuls au monde ? Connaissons-nous vraiment les gens que nous aimons ? Peut-on vraiment faire confiance à quelqu’un ? Des questions que nous passons la plupart de nos vies à éviter parce qu’il n’y a pas de réponses claires. Oui, ce sont deux films qui montrent la vie comme une souffrance. Ultimement, mon sentiment est que si je me fous des personnes au cœur de l’histoire, cela veut dire que je me fous de l’histoire. »

Midsommar prend l’affiche le 3 juillet