Grand succès de la saison théâtrale 2018, Platonov amour haine et angles morts, d’Anton Tchekhov, revient sur la scène du Théâtre Prospero. La pièce est portée exactement par la même distribution, mais il y a une différence notable : le texte a été remanié par un certain Michel Tremblay.

Stéphanie Morin
Stéphanie Morin La Presse

En effet, la metteuse en scène Angela Konrad a demandé à l’écrivain et dramaturge québécois de donner un nouveau souffle au texte qu’elle avait elle-même adapté à partir d’une traduction française. Elle avait finement sculpté la matière première de cette pièce réputée injouable – elle dure huit heures dans sa version originale – pour en tirer une œuvre théâtrale où tragédie et vaudeville se côtoient.

« J’ai regretté que mon adaptation ait gardé une langue très française. Je trouvais qu’il manquait quelque chose dans son rapport à ici et maintenant », dit Angela Konrad. Elle a donc approché Michel Tremblay pour lui confier la délicate mission d’habiller les personnages dans une langue québécoise plus proche de celle des acteurs et du public.

J’avais vu la pièce et elle m’avait bouleversé. J’ai tout de suite accepté.

Michel Tremblay

L’auteur des Belles-sœurs a donc traduit le texte du français européen au français québécois, « pour que les acteurs n’aient pas à traverser l’Atlantique avant de monter sur scène et qu’ils se retrouvent à se déguiser en Français déguisés en Russes ! ». Ce n’était pas la première fois qu’il se frottait à Tchekhov, puisqu’il a réalisé il y a 40 ans une traduction d’Oncle Vania, en collaboration avec Kim Yaroshevskaya.

« Les metteurs en scène et les acteurs adorent Tchekhov, mais auprès du public, c’est rare que Tchekhov fasse un triomphe », estime Michel Tremblay. La version québécoise permettra de rapprocher le public de l’écrivain russe, croit Angela Konrad. « On aide Tchekhov en le rapprochant de nous. Il n’y a plus de distance culturelle à combler pour le public, ce qui empêche parfois l’émotion d’émerger. On y gagne en proximité, en intimité. Ça permet aussi aux acteurs d’aller plus loin, d’être davantage du côté de l’oralité. Il faut savoir que la langue de Tchekhov est très près du parler russe… »

« Il y aura sûrement des mécontents qui diront : “On ne fait pas ça à Tchekhov”, ajoute Michel Tremblay. Mais moi, je crois fermement qu’un spectacle doit être fait pour les gens qui viennent le voir, et pas seulement pour quelques exégètes ! »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Angela Konrad et Michel Tremblay dans le décor minimaliste de Platonov

Pour Michel Tremblay, traduire des classiques (il a traduit plusieurs œuvres de Tennessee Williams, notamment) est un exercice d’humilité qu’il a appris à aimer avec les années. « Lors de mes premières traductions, je voulais faire du Michel Tremblay et changer ce que je n’aimais pas dans les pièces ! Puis j’ai compris que j’étais là pour respecter celui que je traduisais. C’est un travail mental très intéressant. L’important pour moi est de faire oublier la langue d’origine. Je suis choqué lorsque j’assiste à des pièces traduites et que j’entends l’anglais derrière la langue française… »

Tchekhov, sous l’angle féministe

Dans cette pièce, la première écrite par Anton Tchekhov, une galerie de personnages gravite autour de Mikhaïl Vassilievitch Platonov (Renaud Lacelle-Bourdon), un instituteur pour qui toute vérité, surtout la plus crue, est bonne à dire. « Les personnages peuvent dire des choses épouvantables au milieu de répliques insignifiantes. C’est ce que j’aime chez Tchekhov », indique Michel Tremblay.

La femme de Platonov (Debbie Lynch-White), ses (nombreuses) maîtresses et toute la cour de parasites qui tournent autour de ce beau parleur tentent de combler leur vide existentiel, sans y parvenir.

Ici, les pulsions de mort et de vie se battent entre elles… Avec le meurtre de Platonov, qui est annoncé dès le début de la pièce, la société s’atomise. Les personnages se retrouvent seuls dans leur quête de bonheur.

Angela Konrad

« J’ai aussi voulu donner à la pièce une orientation particulière en mettant la loupe sur des thèmes comme le rapport entre les sexes, la condition féminine, l’effritement social, explique Angela Konrad. Pour moi, Tchekhov est un féministe noir. Il montre par la négative le chemin que doivent emprunter les femmes, qui se doivent d’exister au-delà du couple, du mariage. »

En cette ère pandémique, Angela Konrad a réussi à réunir la distribution originale du spectacle de 2018. Un exploit ! « C’est ce que je voulais, et les huit acteurs ont aussi fait en sorte que ça puisse se faire. Ensemble, on a pu approfondir le travail. Le texte a changé. La mise en scène aussi, du moins dans ses labyrinthes et ses souterrains. Aujourd’hui, ce que Platonov a à nous dire résonne encore plus fort, je trouve. Il incarne toute l’incertitude de notre temps ! »

Platonov amour haine et angles morts est présenté au Théâtre Prospero du 23 novembre au 11 décembre.

Consultez le site du Théâtre Prospero