(Québec) Pour sa nouvelle création intitulée Courville, Robert Lepage a fait l’audacieuse gageure de s’entourer de marionnettes pour raconter les tourments adolescents. Une proposition qui ne convainc qu’à moitié.

Stéphanie Morin
Stéphanie Morin La Presse

Pour cette nouvelle création présentée en première mondiale au Diamant de Québec, l’homme de théâtre aurait pu se cantonner dans une formule éprouvée, voire se reposer sur ses lauriers. C’est mal le connaître. Il a plutôt choisi d’explorer de nouveaux sentiers, très peu fréquentés au Québec. Inspiré par l’art traditionnel japonais du bunraku, il s’est entouré d’une douzaine de marionnettes très réalistes (et d’une armada de techniciens) pour raconter l’histoire de Simon, un adolescent de 17 ans dans le Québec du milieu des années 1970.

Tiraillé entre son intellect, ses émotions et la découverte de sa sexualité, Simon essaie de composer avec sa famille à la dérive, les sentiments qu’éprouve pour lui son amie Sophie et les désirs qui émergent au creux de son ventre à la vue de Mathieu, sauveteur à la piscine municipale.

Le sous-sol du bungalow familial de Courville – une ancienne banlieue de Québec – est devenu son repaire, partagé à l’occasion avec quelques chauves-souris. C’est ici que l’adolescent écoute en boucle les chansons de Deep Purple, Pink Floyd ou Gentle Giant en espérant calmer ses démons intérieurs.

Robert Lepage incarne Simon devenu adulte, narrateur de cette histoire au point de départ assez banal (l’adolescent mal dans sa peau qui souffre du regard des autres sur sa « différence »), mais qui prend un virage inattendu en fin de parcours.

PHOTO ELIAS DJEMIL, FOURNIE PAR LE DIAMANT

Le personnage de Simon adolescent est interprété par une marionnette.

Fidèle à ses habitudes, Robert Lepage nous surprend par son utilisation ingénieuse de la technologie. Qu’il s’agisse du plateau sur deux niveaux qui bascule au gré des scènes ou de l’utilisation féconde de la vidéo, Courville est rempli de stratagèmes scénographiques qui forcent l’admiration.

Mais il y a un mais. En choisissant des interprètes de tissus et de bois plutôt que des êtres de chair et de sang, Robert Lepage impose à son spectacle un rythme très lent.

Plusieurs déplacements, plusieurs mouvements semblent laborieux, les marionnettistes étant souvent trois à manipuler un seul personnage. Les transitions sont parfois ardues (et bruyantes). Robert Lepage lui-même n’a pas toujours l’air de savoir où se mettre sur la scène. Résultat : le spectacle dure plus de trois heures, dont une grande partie est passée à regarder les marionnettes se mouvoir lentement.

Sachant cela, Robert Lepage aurait pu gommer quelques scènes inutiles et resserrer son histoire pour en extraire la sève la plus goûteuse. Le texte y aurait sans conteste gagné en souffle. L’humour, dont le dramaturge use d’ordinaire si habilement, les répliques savoureuses qui s’impriment pour longtemps dans le cerveau du spectateur : tout cela manque cruellement dans Courville. Une pièce qui pâlira toujours de l’inévitable comparaison avec les grandes œuvres signées Lepage, qu’on pense à La face cachée de la Lune ou 887.

Il reste l’admiration devant ce ballet d’hommes et de femmes en noir qui manipulent les marionnettes et transforment la scène en un claquement de doigts. Il reste le privilège indéniable de passer trois heures en compagnie d’un des plus grands interprètes qu’ait connus le Québec. Et il reste la certitude que ce spectacle techniquement très complexe va s’améliorer au fil des représentations, alors que la mécanique va peu à peu s’huiler.

Courville

Texte, mise en scène et interprétation de Robert Lepage

Au Diamant