Le 12 janvier 2010, la terre tremblait en Haïti et pendant des jours, le ciel a été obscurci par d’épais nuages de fumée. Pour son texte Mourir tendre, l’auteur haïtien Guy Régis Jr a choisi cette tragédie nationale comme toile de fond d’une autre tragédie — intime celle-là : celle de deux amants que le destin sépare.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Dirigés par l’enseignant (et dramaturge) Christian Lapointe, trois finissants de la cuvée 2019 de l’École supérieure de théâtre de l’Université du Québec à Montréal ont réussi à dompter l’œuvre polyphonique, dense et hautement poétique de l’auteur haïtien pour en extraire un spectacle d’une grande puissance.

Malgré l’éclipse qui couvre le pays et que l’on croit devoir durer 100 ans, Perpétue adore Alexandre. Les nuages de fumée qui masquent le soleil n’y changeront rien : elle le désire ardemment et veut un enfant de lui. Or, cette union est inacceptable pour le père d’Alexandre, qui veut forcer la jeune femme à l’exil, non sans lui avoir fait subir les pires sévices avant de la laisser partir…

Avec presque rien (des micros sur pied, un clavier et une poignée d’accessoires), les trois créateurs ont fait naître sur la scène nue du Théâtre Prospéro un spectacle interdisciplinaire plein de fougue, qui allie spoken word, rap et slam, le tout sur fond de musique électronique. Un habillage qui sied à merveille aux mots tranchants et métalliques de Guy Régis Jr.

PHOTO DANIEL-JULIEN INACIO, FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Késia Demers dans Mourir tendre

Dans le rôle de Perpétue, Késia Demers est une révélation. Qu’elle soit vibrante de rage, tendue de désir ou accablée de peine, elle offre une interprétation admirable. À la fois lumière et noirceur, la jeune comédienne semble incandescente.

L’interprète d’Alexandre, Gabriel L’Archevêque, brille surtout dans les monologues scandés de rap ou de slam, dont celui, très maîtrisé, qui ouvre la pièce. En effet, Mourir tendre commence par un grondement de mots, une cavalcade de syllabes, qui rappelle le sol qui s’ouvre et les murs qui s’effondrent.

À la console et au micro, Antoine Pelletier (toujours juste) se charge de la narration et, surtout, de l’ambiance sonore. Sa voix planante arrive d’ailleurs à reproduire, par la magie de la technologie, les chœurs si chers aux tragédies, qu’elles soient grecques ou haïtiennes.

Le spectacle actuel a été brièvement présenté en 2019, dans le cadre de l’évènement Territoires de paroles tenu chaque année au Prospéro. Pour la directrice artistique et générale du théâtre, Carmen Jolin, il était impensable que ce spectacle ne connaisse pas une carrière plus longue. Elle offre donc à ces trois créateurs de la relève l’honneur d’ouvrir cette saison pas ordinaire.

Une belle idée. Car Mourir tendre résonne peut-être encore plus fort dans cette période incertaine où notre monde semble lui aussi obscurci par une éclipse qui ne veut pas finir…

Mourir tendre
D’après le livre de Guy Régis Jr, dans une direction artistique de Christian Lapointe
Avec Késia Demers, Gabriel L’Archevêque et Antoine Pelletier
Au Théâtre Prospéro jusqu’au 1er mai
★★★½