Elle n’a peut-être jamais été plus émouvante. Jouant sur le fil du rasoir, dans un tourbillon incessant, toute la gamme des émotions : du désir au mépris, de l’arrogance à la folie, de l’insouciance au désespoir. Tour à tour séductrice et sensuelle, mesquine et condescendante, humiliée et éperdue d’amour.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Magalie Lépine-Blondeau est éblouissante dans le rôle-titre de Mademoiselle Julie d’August Strindberg au Rideau Vert. La mise en scène épurée de Serge Denoncourt magnifie sa muse. C’est le rôle de sa vie. J’hésite à l’écrire, tellement ça peut sembler doux-amer dans le contexte. La raison en est simple : personne ne verra cette pièce.

Mademoiselle Julie a été retirée de l’affiche avant sa première, qui devait avoir lieu mardi. J’ai eu le privilège d’assister à sa seule représentation, improvisée pour quelques invités triés sur le volet, samedi après-midi. « C’est la générale, la première, la dernière et la tournée complète de Mademoiselle Julie ! » a annoncé, avec son humour habituel, le metteur en scène juste avant le lever de rideau.

Mon téléphone a sonné vers midi et demi. C’était Serge Denoncourt. Drôle de hasard, je pensais justement à lui. Un lecteur venait de me demander par courriel pourquoi nos télévisions publiques n’envisageraient pas de faire revivre pour un temps les « télé-théâtres » d’antan, grâce à des captations. J’ai pensé spontanément à Mademoiselle Julie.

PHOTO FRANÇOIS LAPLANTE-DELAGRAVE, FOURNIE PAR LE THÉÂTRE DU RIDEAU VERT

David Boutin et Magalie Lépine-Blondeau dans la pièce Mademoiselle Julie

« Qu’est-ce que tu fais cet après-midi ? » m’a demandé Denoncourt. Il m’invitait à assister à une représentation unique et impromptue de la pièce de Strindberg, à laquelle avaient surtout été conviés des proches.

« Tu en feras ce que tu veux, m’a-t-il dit. On a pensé que ce serait bien qu’un journaliste puisse témoigner du travail qu’on a fait. »

Nous étions une douzaine de personnes à attendre dans le hall du Rideau Vert, à 15 h. Les parents de Magalie Lépine-Blondeau se sont assis dans la même rangée que moi, dans ce théâtre étrangement vide. « On attend Denise Filiatrault qui tousse dans son Uber, a dit Denoncourt, maître de l’humour noir. Ce sera peut-être le dernier spectacle qu’elle va voir ! »

La directrice artistique du Théâtre du Rideau Vert n’avait pas encore vu le moindre enchaînement de Mademoiselle Julie. « Il faut que ça se fasse ! Ça va se faire ! » a-t-elle déclaré, à la fois exaltée et désolée, au terme de la représentation. Elle est passée en coup de vent dans l’allée, allant rejoindre les comédiens en coulisses. Parole de Denise Filiatrault, cette pièce verra le jour. Mais quand ? Pas de sitôt, vraisemblablement, les comédiens et le metteur en scène ayant bien des engagements ailleurs dans les prochains mois, voire la prochaine année.

« Comme c’est la seule fois qu’ils vont la jouer, ce ne sera pas la peine de remettre aux comédiens une heure de notes, a conclu Serge Denoncourt. Ça ne sert à rien de leur dire : ‟Tiens plutôt ton mouchoir comme ça ! » J’ai l’impression d’être dans Le dernier métro de Truffaut ! »

C’est le soir de la Saint-Jean et une domestique (Louise Cardinal) s’affaire en silence dans une cuisine de service de maison bourgeoise, avec sa vaisselle de porcelaine, son plafond voûté et sa grande porte vitrée qui filtre la lumière. On se croirait dans un tableau de Rembrandt ou une scène de Downton Abbey. Entre en scène le majordome Jean (David Boutin, excellent lui aussi), puis Mademoiselle Julie, qui le prendra d’abord comme cavalier, puis comme amant.

Magalie Lépine-Blondeau joue avec autant de maîtrise la légèreté du flirt et la montée du désir, envahissant, réprimé puis assouvi. Le jeu de séduction et de domination entre les amants transis, à tour de rôle sous l’emprise et le joug de l’un et de l’autre, est fascinant. Valse malsaine d’une relation toxique née d’une nuit d’amour, doublée d’une lutte de classes et de genres, dont on anticipe les conséquences dramatiques.

« Vous étiez le symbole de l’impossibilité de me sortir du milieu où j’étais né », dit Jean à Julie, cristallisant l’argument de la pièce. La lecture par Denoncourt du chef-d’œuvre de Strindberg, écrit en 1889, confirme sa qualité universelle et intemporelle. Et par son jeu physique subtil et convaincant, de rictus et de larmes, d’ivresse et d’implorations, Magalie Lépine-Blondeau fait naître sous nos yeux la complexité de cette comtesse poussée dans ses derniers retranchements, victime d’un fulgurant coup de cœur et de folie.

« Ça avait un peu de sens au moins de la jouer devant vous », a dit la comédienne, souriante et détendue, en rejoignant ses parents dans la salle après le spectacle. « J’étais fébrile ce matin, comme avant une première, mais juste pour moi. C’est un cadeau qu’on s’est fait. »

Ils répétaient la pièce depuis deux mois. « Je les tiens au bord de la folie depuis des semaines ! » me confie Serge Denoncourt, qui a lui-même traduit la pièce du maître suédois, sur laquelle il a travaillé pendant un an. « C’est comme une femme qui est sur le point d’accoucher, à neuf mois de grossesse. Son corps est prêt, mais on lui dit que ça n’arrivera plus », résume le metteur en scène, conscient que dans le grand ordre des choses, le sacrifice de tout ce travail compte pour bien peu. Tout semble si dérisoire, ces jours-ci.

Je suis sorti de la salle, ému. Déçu aussi, pour les artistes. En m’accrochant aux mots de Denise. Ce n’est que partie remise. C’est ce qu’il faut se dire, au temps du coronavirus.