Chaque année au Japon, on estime que 100 000 hommes et femmes organisent leur disparition volontaire. Ce phénomène, qui concerne ceux qu’on appelle « les évaporés », est à la fois perturbant et révélateur de notre époque. Face à la pression croissante de la société de consommation, à sa quête d’un bonheur préfabriqué, plusieurs citoyens, et pas uniquement au Japon, veulent échapper à une vie qui leur semble imposée.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

« Et vous ? Comment disparaissez-vous de vous-mêmes ? », écrit Rébecca Déraspe dans le programme du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. À l’instar de Pascale Renaud-Hébert avec Hope Town (à l’affiche plus tôt cette saison à La Bordée et à La Licorne), la jeune autrice se penche sur le phénomène des disparitions volontaires et du point de vue de ceux qui partent. Là s’arrête la comparaison, tant leur écriture et leur récit sont différents.

Partir, pour de bon

Ceux qui se sont évaporés raconte l’histoire d’Emma (Geneviève Boivin-Roussy), une jeune femme qui part donc sans laisser de traces, laissant derrière elle enfant, conjoint et parents… Après avoir encaissé le choc, ses proches cherchent à combler le vide de son absence. Dans l’une des plus belles scènes finales vues au théâtre depuis longtemps, la pièce interroge, sans donner de réponses, les répercussions de l’abandon pour la suite du monde.

S’enfuir, c’est mourir un peu. Et la fuite vers l’avant est symptomatique d’un monde où chacun se sent à la fois responsable et victime de l’état des choses. En cherchant à comprendre l’incompréhensible, ce qui pousse des humains à faire table rase de leur vie, Rébecca Déraspe juge nos « incapacités collectives », mais elle ne condamne jamais le geste d’Emma.

Œuvre riche, dense, baroque, le texte de Déraspe se dérobe constamment aux spectateurs au moment où l’on croit le saisir. L’autrice utilise des répétitions, du slam (« je sexe », entendu beaucoup dans la pièce), des ellipses, des coupes au milieu d’une réplique. Sa langue est libre, virevoltante, scandée.

Elle met beaucoup de mots sur les maux de ses personnages. Trop. Par moments, on a l’impression que ce ne sont pas les personnages qui parlent, mais l’autrice qui s’écoute écrire… Sans savoir couper. La représentation dure près de deux heures sans entracte.

Sylvain Bélanger signe une mise en scène de proximité avec le public, comme s’il nous invitait à faire partie de cette famille. Si le thème de la pièce est la disparition, personne ne peut se défiler ici. Les spectateurs font presque corps à corps avec les interprètes. Bélanger et ses concepteurs ont enlevé la scène pour construire une scénographie qui évoque une salle de réunion des Alcooliques anonymes (ou plutôt des DA, pour Disparus anonymes). Des chaises disposées en rangées, une table avec une cafetière, des biscuits. Dès l’entrée en salle, les acteurs sont présents. Ils se mêlent souvent au public pour dire leurs répliques, brisant le « quatrième mur ».

De grandes performances d’acteurs !

La distribution est de haut vol ! Et toutes les prestations sont bien accordées et exécutées, particulièrement Geneviève Boivin-Roussy en Emma, une comédienne dont le jeu est d’une extrême finesse. Josée Deschênes et Vincent Graton, qui jouent ses parents, sont bouleversants. Leur couple rappelle les vieux amants de la chanson de Brel ; ces amoureux qui ont su « être vieux sans être adultes ».

PHOTO VALÉRIE REMISE, FOURNIE PAR LE CENTRE DU THÉÂTRE D’AUJOURD’HUI

Josée Deschênes, Vincent Graton et Élisabeth Chouvalidzé

Toutefois, avec un personnage effacé, Éléonore Loiselle (qu’on n’avait jamais vue sur les planches) est la grande surprise de Ceux qui se sont évaporés. En 15 minutes, avec son monologue qu’elle maîtrise à la perfection, la jeune comédienne vous arrachera les larmes. Sa seule présence mérite le détour au CTDA pour voir cette riche production qui lève délicatement le voile sur un grand mystère de l’âme humaine. 

★★★½

Ceux qui se sont évaporés. Texte de Rébecca Déraspe. Mise en scène de Sylvain Bélanger. Avec Geneviève Boivin-Roussy, Élisabeth Chouvalidzé, Josée Deschênes, Vincent Graton, Reda Guerinik, Éléonore Loiselle, Maxime Robin et Tatiana Zinga Botao. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, jusqu’au 28 mars.