Malgré la crise, le Théâtre du Nouveau Monde poursuit ses activités et lance une programmation (réelle et virtuelle) avec la diffusion de cinq spectacles d’ici le printemps prochain. Entrevue avec sa directrice artistique et générale.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Depuis qu’elle est à la tête du Théâtre du Nouveau Monde, Lorraine Pintal n’aura jamais été aussi occupée qu’en cette année marquée par les annulations et les reports de spectacles. Pourtant, en 28 ans, la directrice du TNM a connu des années fastes au sein de la compagnie : un 50anniversaire, puis un 60e, des travaux majeurs… et aussi des crises artistiques ; l’affaire Cantat/Mouawad, ça vous rappelle quelque chose ?

« Depuis mars dernier, on n’arrête pas, dit-elle. Si le théâtre est fermé au public, à l’intérieur, c’est une ruche ! Tout le monde travaille très fort. On est en constante recherche de solutions pour s’adapter à la pandémie. On explore de nouveaux créneaux, de nouvelles pistes pour créer et… résister à la morosité ambiante. »

Parmi ces créneaux, il y a celui de la webdiffusion de spectacles, lancée en septembre et qui se poursuit, du 27 novembre au 17 décembre, avec L’avalée des avalés. Bien qu’elle soit satisfaite de sa captation, Mme Pintal confie avoir pleuré à chaudes larmes en annulant les représentations devant public. Car elle est fière de son adaptation du premier roman de Réjean Ducharme ; celui qui, en 1966, a propulsé le discret auteur sur la scène littéraire internationale. Créée en Avignon et reprise à Paris il y a deux ans, L’avalée des avalés est sa quatrième mise en scène d’un texte de Ducharme.

Le retour de Robert Lepage

Le TNM poursuivra ensuite à l’hiver et au printemps 2021 sa programmation (réelle et virtuelle) avec la diffusion de trois laboratoires publics de création : Le roman de Monsieur Molière, une pièce de Louis-Dominique Lavigne, librement inspirée de l’ouvrage de Mikhaïl Boulgakov. Lorraine Pintal y dirigera entre autres Éric Robidoux (en Molière) et Jean-François Casabonne (en Boulgakov). Suivra Abraham Lincoln va au théâtre, une farce signée Larry Tremblay, mise en scène par Catherine Vidal, dans laquelle le président Lincoln est interprété par deux acteurs : Patrice Robitaille et… Didier Lucien. Finalement, un laboratoire sur la création d’un texte de et mis en scène par Hugo Bélanger, Le rêveur dans son bain, avec en vedette Normand D’Amour, Carl Béchard, Renaud Lacelle-Bourdon, Sébastien René et Cynthia Wu-Maheux.

PHOTO ÉRICK LABBÉ, FOURNIE PAR LE TNM

Robert Lepage dans 887

Outre leurs diffusions en ligne, ces laboratoires publics seront présentés en salle, dans le respect des normes de la Santé publique. Le solo de Robert Lepage, 887, fait aussi partie de cette programmation hivernale, mais ce spectacle est prévu seulement en salle, du 16 au 28 février.

De nouveaux publics

À quelque chose malheur est bon. Si Lorraine Pintal n’aime pas le verbe « réinventer », elle confie que le TNM a profité de la COVID-19 pour se renouveler et s’adapter. « Par exemple, la webdiffusion est là pour de bon, dit-elle. Les plateformes numériques font partie de notre plan stratégique jusqu’en 2026. Nous explorons ce que ce média peut apporter aux arts vivants ; sans le remplacer, bien sûr. C’est aussi un moyen qui nous permet de rejoindre le public des régions éloignées de Montréal. Je pense aux francophones hors Québec qui ont accès à des productions de théâtre en français partout au pays. On a eu des spectateurs virtuels qui habitent même au Nunavut et au Japon ! »

À mes yeux, le numérique représente une mission politique et sociale, autant qu’un défi artistique.

Lorraine Pintal, directrice du TNM

La directrice avance que la future salle Réjean-Ducharme, qui sera inaugurée d’ici janvier 2023, dans le cadre du projet d’agrandissement du TNM, pourrait servir aux tournages de captations de spectacles d’artistes et de réalisateurs émergents. « Avec plus de moyens, on pourra réaliser des captations à la hauteur de nos rêves. Puis les diffuser sur le Web et sur de grands écrans aux cinémas. Comme le font le MET à New York et le Royal National Theatre à Londres. »

En temps de pandémie, Mme Pintal reconnaît porter davantage le chapeau de la directrice générale plutôt que celui de la directrice artistique. Elle fait de la politique « au quotidien », afin que les autorités publiques aident davantage la culture, qu’elle voit « comme un service essentiel » : « Le théâtre et les arts remontent notre moral et contribuent à préserver la santé mentale des citoyens », croit-elle.

Lorraine Pintal compte aussi rester à la barre du TNM pour quelques années encore. À dire vrai, elle n’envisage pas son départ.

Parce que je ne me vois pas abandonner le navire en pleine crise, dans une situation de précarité. Certes, le sujet de ma succession à la direction revient chaque année au conseil d’administration. Or, il ne reste jamais longtemps à l’ordre du jour.

Lorraine Pintal, directrice du TNM

Après tout, à 69 ans, Lorraine Pintal a deux décennies de moins que Denise Filiatrault, qui est toujours à la tête du Rideau Vert. Nos dames de théâtre sont tenaces au Québec ! « Après la pandémie, les experts prévoient une crise économique majeure, craint Mme Pintal. Hélas, bien des compagnies de théâtre risquent de couler dans la foulée, parce qu’elles n’ont pas les reins assez solides pour survivre aux déficits. De plus, l’aide de l’État se fera plus rare…

« Le TNM est un théâtre que j’ai tatoué sur ma peau. Je ne me vois pas laisser un beau bateau vacillant à quelqu’un d’autre… » Tant pis pour ses détracteurs, crise ou pas, Lorraine Pintal a l’habitude de naviguer contre vents et marées. Et de regarder toujours vers l’avant !

L’avalée des avalés. En webdiffusion du 27 novembre au 17 décembre. Lancement de la saison hiver-printemps dès le 2 février 2021.

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