Aux quatre coins du Québec, les directions des théâtres d’été sont contraintes de faire un choix difficile : reporter les pièces prévues cet été à 2021 ou croiser les doigts en espérant que les directives gouvernementales s’assouplissent pour permettre la réouverture de leur salle avant l’arrivée de l’automne.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

La majorité semble opter pour la première solution.

Ainsi, Monarque Productions a décidé de reporter à l’été prochain deux de ses spectacles prévus en 2020 : Toc Toc au Théâtre Hector-Charland de L’Assomption et Le dîner de cons, qui devait se déployer sur les planches de la Maison des arts Desjardins de Drummondville.

« On voyait venir un cul-de-sac », admet le coproducteur chez Monarque et metteur en scène d’un des deux spectacles, André Robitaille, qui a réussi à confirmer l’entièreté des distributions pour 2021, et ce, pour les deux pièces au programme. 

 « Avant de se présenter à la première, il faut répéter, et c’était impossible de réunir des humains, de les faire répéter à deux mètres de distance », explique M. Robitaille.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

La pièce Le dîner de cons est aussi reportée à l’été 2021.

Quant à la pièce Les voisins, aussi dans le giron de Monarque Productions et qui devait être en tournée à guichets fermés tout l’été, André Robitaille estime qu’une décision devra être prise bientôt : « Il va falloir envisager de reporter les reprises en prenant le soin d’écouter les artistes et les agents. »

Pour le comédien et humoriste Laurent Paquin, qui endossera le rôle de François Pignon dans Le dîner de cons, la nouvelle du report a été accueillie avec soulagement. « On sait à quoi s’en tenir ! On ne savait pas si on aurait assez de temps pour répéter avant la première. On ignorait aussi si le public allait vouloir venir au théâtre cet été ou, au contraire, allait rester confiné parce qu’inquiet de sortir. »

Le directeur du Théâtre Hector-Charland, Claude De Grandpré, estime quant à lui que présenter un spectacle dans une salle aux deux tiers vide « aurait tué le théâtre d’été à L’Assomption ». « On ne s’en serait pas remis. Mieux vaut reporter, c’est plus sécuritaire. Ça n’avait pas de sens de foncer à tout prix avec un optimisme qui ne correspond pas à la réalité », dit-il, tout en ajoutant que le choc sera dur à encaisser pour les commerces et restaurants qui bordent le théâtre.

Report de Huit femmes, fin d’Amsterdam

Le producteur Jean-Bernard Hébert a aussi décidé de reporter à l’an prochain les représentations de Huit femmes, prévues au théâtre Le Patriote de Sainte-Agathe-des-Monts et au Théâtre de Rougemont. Parmi la distribution se trouve notamment Béatrice Picard, dont le producteur espérait souligner les 70 ans de carrière.

« On n’annule pas, on reporte d’un an, précise M. Hébert. La présentation en 2020 est insoutenable compte tenu des circonstances. Il y a trop d’incertitudes, trop de points d’interrogation. Si le confinement continue, est-ce qu’on pourra rouvrir les salles ? Pour combien de personnes, avec quelle distance entre chaque spectateur ? »

La raison l’a emporté sur la passion. Ce qui prime, c’est la santé des gens.

Jean-Bernard Hébert, producteur

Il ajoute que la clientèle des théâtres d’été, « dont l’âge varie entre 45 et 80 ans », est plus à risque de développer des complications face au virus.

Le producteur doit aussi jongler avec les calendriers de deux productions qui étaient en tournée au moment où la pandémie s’est abattue sur le Québec : Amsterdam et Garçon ! « On était au milieu de la tournée quand le confinement a été décrété. Pour Garçon !, on a perdu toute la tournée prévue en Abitibi. On essaie de trouver des solutions pour la suite, mais j’avoue que les nuits sont courtes. »

Pour Amsterdam, la tournée est pour ainsi dire terminée, puisque les disponibilités des comédiens ne coïncident plus avec celles des salles de spectacles. « Au total, je perds 250 000 $ en chiffre d’affaires. Est-ce qu’il y aura des mesures compensatoires du gouvernement ? Je ne sais pas… »

60 ans de la Marjolaine

Même inquiétude du côté de Marc-André Coallier, propriétaire du Théâtre de la Marjolaine, à Eastman. Joint par La Presse, ce dernier n’a pas voulu confirmer le report à l’an prochain de la pièce Kilimandjaro, de Mario Jean, mais il admet « y réfléchir très sérieusement ».

« Je veux d’abord vérifier avec la région des Cantons-de-l’Est pour connaître les perspectives touristiques pour l’été qui vient. Mais il faut penser à la sécurité des gens, du public comme des artistes, et songer à la rentabilité avec des salles occupées seulement à 50 %. »

Le Théâtre de la Marjolaine doit célébrer cet été ses 60 ans d’existence. Or, le plus vieux théâtre d’été de la province a vécu bien des hauts et des bas financiers dans son histoire. « Le théâtre va bien depuis quelques années, mais la crise fait mal à ceux qui, comme nous, doivent rentabiliser un bâtiment utilisé seulement trois mois par année, admet Marc-André Coallier. Et l’aide promise par l’État n’est pas là pour l’instant. J’ai déjà des dépenses encourues de 60 000 $ pour le prochain spectacle, sans parler des frais fixes du théâtre. Je dois payer mes concepteurs. Est-ce que je pourrai dédommager les artistes, même s’ils n’ont pas encore commencé à répéter ? Est-ce que je dois renouveler mon permis d’alcool ? Est-ce que le théâtre sera admissible aux crédits d’impôt de la SODEC si je ne présente pas de spectacle en 2020 ? Tout ça, c’est de l’inconnu. »

Une chose est certaine, toutefois, selon lui : si la pièce est reportée, les détenteurs de billets n’auront pas à s’inquiéter. « Les contrats seront honorés et il y aura bien une production à l’été 2021. Les spectateurs ne perdront pas leur argent. »

Le report surviendrait d’ailleurs après une prévente que Marc-André Coallier juge exceptionnelle, « mais qui est tombée au point mort après le 19 mars ». Le scénario est identique dans plusieurs autres théâtres, dit-il. « Je suis en contact avec une douzaine de producteurs de théâtres d’été et je dirais que 70 % d’entre eux penchent pour un report des spectacles. D’ici le 20 avril, tout le monde devrait avoir pris sa décision. »