Tout avait commencé ici, à La Chapelle, en 2012, avec le spectacle Un. Un solo autobiographique sur les identités multiples de Mani Soleymanlou, né à Téhéran, puis exilé avec sa famille à Paris, Toronto, Ottawa et enfin Montréal.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Puis, l’auteur et comédien avait enchaîné avec Deux et Trois, où son regard croisait celui des autres, dans un désir insatiable de se définir.

Ceux qui ont vu ce spectacle (Un) se rappelleront qu’une soixantaine de chaises avaient été disposées en rangées. Dans ce nouveau solo, Zéro (Sefr, qui veut dire le vide en arabe), on retrouve les mêmes chaises, mais empilées les unes sur les autres… Un amoncellement qui annonce une sorte de chaos.

Eh oui, car sept ans après Un, la quête identitaire de Mani Soleymanlou n’a pas été résolue ni apaisée. Au contraire. La naissance de son fils a soulevé de nouvelles questions. Comment lui expliquer le monde? Quoi lui transmettre? Doit-il lui apprendre le farsi? L’emmener dans le pays où il est né?

Dans cette performance théâtrale aux allures de spectacle solo, Mani Soleymanlou relance le débat en se nourrissant abondamment de l’actualité (l’immigration, la loi 21, le voile, les propos haineux, la stigmatisation de l’Autre, la droite, Mathieu Bock-Côté, etc.). Il y a même un segment où il raconte l’histoire du petit Martineau et du petit Cassivi à son garçon… Hilarant.

Pendant une heure trente, Mani Soleymanlou retourne toutes les questions qu’il se pose avec intelligence, humour et, oui, un chouia d’anxiété.

Car ce vide qu’il ressent, en particulier face à son fils, il découle aussi de son intégration. 

« Plus on se mélange, plus je disparais, constate-t-il. En quoi je fais partie de la diversité ? » C’est la difficile position dans laquelle se trouvent les enfants d’immigrants, traits d’union ou passeurs de générations qui s’interrogent sur ce qui doit être gardé, passé ou transmis… Bonjour, la pression.

« Quand tes parents seront morts, tu ne parleras plus le farsi », lui dit une des sœurs Kardashian dans un rêve…

Il n’y a que Mani Soleymanlou qui peut vous parler des Kardashian, de Kanye West, d’identité, de son désir d’être végétarien (sauf l’été, à cause du BBQ…) et de la révolution iranienne dans la même phrase. L’acteur bondit sur la scène, multiplie les apartés, danse, fait du « lipsynch » (sur la pièce C’est zéro de Julie Masse), tout ça en nous parlant de son père, qui est le fil rouge de Zéro.

Récemment (« out of the blue »), son père lui a confié les raisons qui l’ont amené à quitter le pays. Il lui a raconté son rapt par des Gardiens de la révolution, son interrogatoire. Un témoignage « coup de poing » qui nourrit son questionnement d’autant plus. Va-t-il raconter cette histoire à son garçon ? Jusqu’où faut-il perpétuer cette mémoire ?

Zéro est construit autour de ces deux relations clés de l’acteur avec son père et son fils. Un solo brillant, qui dénonce les excès et les dérives et qui plaide pour un vivre ensemble plus harmonieux. Nul doute que ce solo sera suivi de quelque autre spectacle numéroté.

Jusqu’au 23 novembre à La Chapelle