Trois ans et demi après la mort de l’auteure, conceptrice et productrice Julie Hamelin, le metteur en scène suisso-italien Daniele Finzi Pasca nous présente la pièce acrobatique qu’il a créée avec sa compagnie pour lui rendre hommage.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Per te., qui se traduit simplement par « Pour toi. », a été créée dans l’urgence (à Lugano, en Suisse), quelques mois après la disparition de Julie Hamelin, le 14 mai 2016. La conceptrice et productrice québécoise, cofondatrice du Cirque Éloize, avait à peine 43 ans…

Julie Hamelin a succombé à une maladie cardiaque. Son amoureux Daniele Finzi Pasca a été à son chevet pendant près d’un an. Ensemble, ils avaient commencé à mettre en scène le spectacle Luzia  (du Cirque du Soleil), avant de devoir céder les rênes à Brigitte Poupart.

« Après quelques mois, son état s’était amélioré, nous explique Daniele Finzi Pasca. On était donc retournés à Lugano parce qu’on avait obtenu une résidence au Théâtre du Lac, où on devait créer une nouvelle pièce. Et puis tout d’un coup, elle est partie… »

Sa mort l’a anéanti (lui et tous les membres de la compagnie). « C’est comme si le plancher disparaissait sous vos pieds… », illustre le metteur en scène, qui n’a pas été capable de retourner dans leur maison d’Outremont pendant deux ans.

Après les funérailles, il s’est demandé ce qu’il allait faire. 

« On a décidé de travailler pendant 10 jours sur notre création, pour voir ce qu’on pouvait faire », explique Daniele. L’idée de base (élaborée avec Julie Hamelin) tournait autour du jardin imaginaire que chacun construit dans sa vie, mais la pièce a pris une autre tournure.

Le prologue est devenu : « on est à trois mois de la première. » C’est devenu l’histoire d’une compagnie qui monte un spectacle.

Daniele Finzi Pasca, metteur en scène

Per te., créée en octobre 2016, est donc le récit de cette mise en abyme (qu’ils ont vécue !).

« On raconte Montréal, on raconte Julie, on raconte ce qu’est la création, mais aussi la perte, précise le créateur d’Icaro. Ça s’est fait de façon assez naturelle, comme le boulanger qui s’en retourne faire du pain. C’est notre métier. Julie avait travaillé tellement fort pour qu’on ait cette résidence qu’on s’est dit : on va la faire. Elle était fière, et elle a travaillé sur nos projets jusqu’à la fin. »

Per te., qui a été présentée en Europe et en Russie depuis sa création, réunit une douzaine d’acteurs et d’acrobates de la compagnie.

« On a fait un spectacle sur Tchekhov [Donka, Lettres à Tchekhov], sur Salvador Dalí [La Veritas], et là, on a décidé de faire un spectacle sur Julie, sur ce qu’elle nous a laissé. On l’a construit pour elle. C’est sûr que c’est très personnel, mais je crois que ça a une résonance pour beaucoup de gens qui ont vécu ce sentiment de perte et du vide qu’on a en soi… »

PHOTO FOURNIE PAR LA COMPAGNIE FINZI PASCA

Per te. réunit une douzaine d’acteurs et d’acrobates.

La chute

« Au début, quand je voyais des amoureux qui se donnaient la main, ça me faisait du bien, nous confie Daniele. Mais voir de belles choses m’énervait… J’ai arrêté de lire, de voir des films et même d’aller sur la montagne, alors que j’adore ça. Après son décès, j’ai été au Maroc avec mes frères, et le premier jour, on a vu le soleil descendre, et puis je leur ai dit : ‟Ciao !, on s’en va ! » Je ne voulais pas assister au coucher du soleil ! »

Depuis trois ans et demi, la vie n’a pas été un long fleuve tranquille. La mère de Julie Hamelin, puis son père sont morts dans les deux ans qui ont suivi. « Après le décès de leur fille, ils étaient comme des naufragés, nous dit Daniele Finzi Pasca. Samedi, on va réunir les cendres des trois sur la montagne. »

Per te. est pleine de symboles, comme ce banc de parc où Julie Hamelin aimait s’arrêter à Lugano, qui a été offert par la Ville et qu’on a représenté sur scène. Un clin d’œil au parc Jean-Rivard (dans la Cité des arts du cirque, dans le quartier Saint-Michel), qui a été rebaptisé « Julie-Hamelin » au printemps 2018 et où se trouve le banc (avec l’inscription « Per te. »)

Le langage abstrait du clown et de l’acrobate nous permet de signifier des choses sans les souligner.

Daniele Finzi Pasca, metteur en scène

« Julie avait une maladie rare qui faisait en sorte que l’enveloppe du cœur [le péricarde] se calcifiait, poursuit-il. C’est comme si elle était étranglée de l’intérieur… » Pour traduire cette image, il a demandé à certains acrobates de porter une armure faite par des maîtres italiens. « Un acrobate avec 38 kg de métal sur le corps, ça constitue une forme de mouvement en retenue, qui est très spécial. C’était une façon de montrer l’intention du mouvement et son emprisonnement. »

La matière de Per te. a donc une certaine lourdeur, mais il y a aussi de la légèreté et du vent dans cette pièce. « La scénographie est construite sur un monde de choses qui volent, affirme Finzi Pasca, comme ces mouchoirs qui se transforment en papillons. Oui, il y a la lourdeur, mais il nous faut de la légèreté, même dans le drame. »

Aujourd’hui, Daniele Finzi Pasca va mieux. Toujours entouré de ses proches amis et collaborateurs, dont son frère Marco. Il arrive depuis un an à habiter sa maison d’Outremont.

« C’est une maison qui avait besoin de prendre un peu d’air, nous dit-il. Maintenant, on garde le beau en tête. Parce que le mauvais est là. Il est à deux pas, parce que la mort n’est pas belle, parce que voir souffrir quelqu’un qu’on aime, c’est injuste. Il y a des moments dans le spectacle où on ouvre un peu cette porte, mais on la referme aussi pour se tourner vers ce qui est beau. »

Per te. sera présentée au Théâtre Gilles-Vigneault de Saint-Jérôme le 23 octobre ; au Théâtre Outremont de Montréal du 25 au 27 octobre ; et au Diamant de Québec du 30 octobre au 1er novembre.