« Quand on a peur du monde, on s’invente un autre monde », lance Miguel de Cervantès au début de L’homme de la Mancha. Le grand poète espagnol, emprisonné durant l’Inquisition, estimait que « les faits sont les ennemis de la vérité ». À défaut de pouvoir changer la sombre réalité, on doit s’inventer un monde merveilleux.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

À la demande du Rideau Vert, René Richard Cyr revisite sa mise en scène de la pièce de théâtre musical de Dale Wasserman et Mitch Leigh, adaptée par Jacques Brel en 1968, après l’avoir créé en 2002 au Centre culturel de Joliette. Et comme le bon vin, sa proposition s’est bonifiée avec l’âge. Le résultat est le triomphe d’une brillante démarche artistique et théâtrale, à voir sans faute !

L’homme de la Mancha raconte le séjour en prison de Cervantès. Pour sauver sa vie, ce poète idéaliste va raconter l’histoire du légendaire chevalier de la Mancha. Secondé par ses compagnons pour personnifier les différents personnages de son récit, le protagoniste organise une mise en abîme, un théâtre dans le théâtre, pour illustrer ses aventures. Une auberge devient un château ; une prostituée se transforme en princesse ; et des moulins à vent représentent des ogres. L’important, c’est d’y croire, et tout le monde embarque avec lui.

« Sous nos yeux, les malheurs quotidiens deviennent bonheurs grandioses et naît l’espoir d’un monde meilleur », écrit René Richard Cyr dans la programme. Et c’est justement le défi qu’il relève ici, en renouvelant sa mise en scène, tout en respectant sa vision de départ.

Le metteur en scène renoue d’ailleurs avec les interprètes originaux dans les rôles principaux : le comédien-chanteur Jean Maheux (Cervantès/Don Quichotte) ; Sylvain Scott (Sancho Pança) et Éveline Gélinas (Aldonza/Dulcinéa). En plus de (re) travailler avec les mêmes concepteurs qu’il y a 17 ans : Réal Benoît aux décors, François St-Aubin aux costumes, Étienne Boucher aux éclairages. 

Avec le temps

Depuis, Cyr a créé Belles-sœurs, entre autres, et a fait ses gammes en matière de théâtre musical. Le genre lui va comme un gant. La patine du temps apporte une couche supplémentaire de sens à sa production. Dans l’ensemble, le spectacle s’enrichit de l’expérience de tous ses artisans.

PHOTO DAVID OSPINA, FOURNIE PAR LE RIDEAU VERT

La distribution de L’homme de la Mancha au Rideau Vert

Éveline Gélinas n’avait pas 30 ans lorsqu’elle a créé sa Dulcinée à Joliette. Une décennie plus tard, elle a acquis une maturité qui ajoute beaucoup de vérité à son jeu ; son Aldonza semble plus meurtrie par la vie et les amants de passage. Idem pour ses deux camarades de la création. Le fidèle Sancho de Scott est plus seul que jamais (déjà une révélation en 2002, le comédien est ici grandiose !). Et lorsque le Quichotte de Maheux s’agenouille péniblement sur scène pour courtiser sa Dulcinée, le chevalier trahit son âge et sa santé chancelante.

Sous l’excellente direction musicale de Chris Barillaro, qui est sur scène avec les musiciens Peter Colantonio et François Marion, les tableaux défilent à vitesse grand V. Le charme opère presque à chaque chanson. Et le reste de la distribution (Michelle Labonté et Roger La Rue en tête) est très solide.

Encore une fois, il faut souligner le flair et l’instinct de la directrice du Rideau Vert, Denise Filiatrault, qui a invité Cyr à remonter ce spectacle. 

L’homme de la Mancha fait du bien à l’âme et à l’époque (le public a longuement ovationné les comédiens jeudi soir). Si la quête de Don Quichotte est universelle et intemporelle, elle résonne vachement plus fort en 2019.

Alors que des millions de gens sont descendus, avant-hier, dans les rues des grandes villes, avec l’espoir de transformer le triste sort de notre planète, le personnage de Don Quichotte est encore plus puissant, car il symbolise l’éternel idéal révolutionnaire. Comme lui, nous sommes tous des Chevaliers de la Triste Figure qui rêvent d’éveiller le héros qui sommeille au fond de nous. Nous brûlons tous d’atteindre l’inaccessible étoile pour oublier l’imperfection de la condition humaine.

Et si ce rêve semble impossible lorsqu’on est seul, collectivement — ensemble dans la rue, en amour ou au théâtre —, il devient possible.

L’homme de la Mancha
Mise en scène de René Richard Cyr. De Dale Wasserman (livret), Mitch Leigh (musique), Joe Darion (paroles) et Jacques Brel (adaptation française). Avec Jean Maheux, Sylvain Scott, Évelyne Gélinas, Roger La Rue, etc.

Au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 9 novembre