Pendant longtemps, il n’y a eu qu’Annabel Soutar pour pratiquer le théâtre documentaire au Québec.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Avec sa compagnie Porte Parole, fondée il y a presque 20 ans, elle a porté le genre à bout de bras, multipliant les textes percutants, et parfois controversés, sur des sujets aussi divers que le profilage racial (Fredy), l’effondrement du viaduc de la Concorde (Sexy béton) ou la lutte d’un agriculteur contre le géant Monsanto (Grains).

Son influence et son implication n’ont pas faibli avec les années ; son calendrier reste bien rempli. Elle reprend cette saison à Montréal le spectacle L’assemblée, en plus de travailler à des versions de la pièce qui seront présentées à São Paulo et en Allemagne. Elle planche également sur une nouvelle production, aux côtés de l’actrice Maude Laurendeau-Mondoux, qui traitera de la réalité des parents d’enfants autistes. C’est aussi elle qui a convaincu Christine Beaulieu de se lancer dans l’aventure de J’aime Hydro, avec le succès que l’on sait.

Pourtant, rien ne destinait cette dramaturge et directrice artistique à une telle carrière théâtrale. Née dans une famille anglophone bien nantie de Montréal, elle est entrée à l’université américaine de Princeton pour étudier le journalisme, l’histoire et les sciences politiques. « J’étais un peu obsédée par l’actualité, dit-elle. Je suivais quelques cours de théâtre, mais davantage par curiosité. »

Le déclencheur

Une pièce, présentée au théâtre régional de Princeton, a changé radicalement son parcours : Twilight : Los Angeles 1992, sur l’affaire Rodney King, ce jeune Afro-Américain battu par des policiers à L.A. Même si les images de brutalité ont été captées par plusieurs caméras, les policiers ont été innocentés, ce qui a provoqué plusieurs émeutes un peu partout aux États-Unis.

« La pièce a été écrite par une actrice et auteure noire qui s’appelle Anna Deavere Smith. Elle était très intéressée à l’époque par les conflits raciaux aux États-Unis. Pour sa pièce, elle a fait un énorme travail d’entrevue, et pas seulement avec de jeunes Noirs. Elle voulait comprendre ce qui se passait dans le corps policier. Elle a même réussi à interviewer un des jurés du procès, je ne sais pas comment ! Sur scène, elle jouait tous les personnages et a réussi à nous faire écouter tous les points de vue. It was mind-blowing ! »

Ce soir-là, la jeune étudiante qu’elle était est sortie bouleversée du théâtre. « La pièce m’a fait réaliser qu’il existait un pont entre tous mes intérêts. »

« C’est aussi la première fois où j’ai vraiment compris l’essence du théâtre, qui est de voir l’autre, d’être capable de comprendre tous les points de vue. Celui des vilains comme celui des rois. »

— Annabel Soutar

S’ouvrir à tous les points de vue, Annabel Soutar en a fait son crédo. Dans ses spectacles, toutes les positions idéologiques, toutes les facettes possibles d’un problème sont évoquées. Même si ça choque. Même si la pièce offre une tribune à un discours qu’on préférerait parfois oublier.

Christine Beaulieu estime que cette façon d’embrasser les divergences pour en tirer toutes les essences s’inscrit dans l’ADN de sa partenaire de création. « Annabel possède cette belle complexité dans ses racines et son éducation. Elle est une anglophone dans une province francophone. Elle vient d’une famille hyper conservatrice. Et elle a un pied en dedans et un pied en dehors du milieu culturel, qui est plutôt social-démocrate. »

Si elle s’efforce avec une rigueur quasi journalistique de multiplier ses sources pour chaque projet, Annabel Soutar ne prétend pas pour autant offrir la vérité absolue dans ses spectacles. « Je ne me prononce pas comme une sage de la vérité. J’ai mes faiblesses, mes préjugés, que je ne suis pas toujours capable de dépasser. Je dis au public : ça, c’est ma réflexion sur la réalité, et je vous invite à réfléchir avec moi pour qu’on puisse entrer en conversation. »

Le public comme participant

Souvent, cette conversation se prolonge une fois le rideau tombé, alors que les spectateurs restent nombreux pour discuter avec les artistes. « Lors des représentations de Fredy, à La Licorne, ils étaient 70 % à rester. La plupart du temps, ils sont juste 25 ou 50 %, mais, pour cette pièce-là, c’est comme si les gens ne voulaient pas quitter la salle. »

Pour L’assemblée, le public est carrément invité à monter sur scène pendant le deuxième acte pour participer au débat. Il sera aussi invité à prolonger la discussion après certaines représentations de Tout inclus, pièce de François Grisé à laquelle elle a participé à titre de dramaturge.

Comment expliquer l’enthousiasme actuel face au théâtre documentaire, et ce, peu importe la forme qu’il peut prendre ? « Je crois qu’en ce moment, les artistes sont un peu désorientés par ce qui se passe dans le monde. Ils cherchent des outils pour essayer de s’orienter dans la réalité, qui est parfois plus incroyable que la fiction. Pour faire un pont entre le réel et eux, ils sortent de chez eux, vont poser des questions à des gens dont ils ne partagent pas du tout la réalité. Pour que le théâtre s’ouvre, je crois que ce pont-là est très important. »

« On ne peut pas rester dans une bulle ; il faut offrir à nos publics quelque chose de pertinent. On n’est pas juste là pour les distraire. »

— Annabel Soutar

« Comme artistes, on est très menés par nos instincts et notre propre curiosité. Avec L’assemblée, l’impulsion derrière la pièce était très simple : je n’étais pas capable de parler politique avec ma propre mère parce qu’elle appuyait Trump. On a vu dans ma famille que la politique n’était plus un sujet acceptable. Des amis américains m’ont dit la même chose. Ça paralyse notre société. C’est très dangereux. Pour rester dans des États démocratiques en santé, il faut qu’on soit capables de se parler. »

Et tant mieux si le théâtre peut contribuer à garder la discussion ouverte.