Pour la saison théâtrale 2019-2020, les dramaturges sont descendus dans la rue. Pas pour manifester, non. Plutôt pour sonder l’âme de gens ordinaires au parcours extraordinaire. Au moins six pièces présentées dans autant de théâtres montréalais le prouvent : cette année, la parole des citoyens se fera entendre haut et fort sur les planches.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

De nombreux créateurs ont choisi la voie du théâtre documentaire cette saison, et ce, dans toutes sortes de déclinaisons. Certains ont choisi d’en respecter les codes les plus stricts : un texte construit en grande partie à partir de verbatims d’entrevues, avec des acteurs pour incarner les personnages… C’est le cas de Christine Beaulieu, qui revient présenter J’aime Hydro, de François Grisé pour sa pièce Tout inclus et de l’incontournable Annabel Soutar, qui reprend sa pièce L’assemblée.

D’autres se sont inspirés du genre – on pense à Christian Lapointe, à Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier ainsi qu’à Alexandre Castonguay et Patrice Dubois – pour créer leur propre formule, seuls sur scène ou encore accompagnés des personnes interviewées.

Par contre, tous sans exception se sont abreuvés aux paroles des autres pour extraire la moelle de leur création. Micro à la main, ils ont enquêté, posé des questions, confronté leurs idées et leurs convictions à celles d’humains qui ne leur ressemblaient pas toujours tant que ça.

« C’est le réel plaisir du documentaire », lance Anaïs Barbeau-Lavalette, qui signe avec Émile Proulx-Cloutier la pièce Pas perdus. « Il n’y a aucun autre métier où je peux ouvrir autant de portes, vivre autant d’émotions, rencontrer à ce point l’inattendu. »

La vérité est surprenante, parfois davantage que la fiction.

 Anaïs Barbeau-Lavalette

Le tandem pratique un genre théâtral qu’il a créé de toutes pièces et baptisé « documentaire scénique ». Le procédé s’apparente au théâtre documentaire, sans en être vraiment, puisque les personnes interviewées – tous des non-acteurs – se retrouvent sur scène pendant que défile une bande sonore tirée de leur entrevue. La présence sur les planches de ces « personnes inclassables », pour reprendre l’expression d’Émile Proulx-Cloutier, ajoute à l’émotion.

« C’est un vertige vulnérabilisant qui est partagé par les personnes sur scène et par le public, puisque ce dernier se retrouve devant des gens qui n’ont pas choisi de pratiquer le métier d’acteur », dit Anaïs Barbeau-Lavalette.

« Juste respirer le même air au même moment permet de changer le regard qu’on porte sur certaines catégories de personnes », ajoute Émile Proulx-Cloutier.

C’est également pour transmettre la parole de « héros oubliés par la grande histoire » que le metteur en scène Patrice Dubois a lancé le projet Courir l’Amérique en compagnie de l’artiste abitibien Alexandre Castonguay. Ce dernier a passé trois semaines à sillonner le Canada d’est en ouest pour rencontrer une quarantaine de créateurs et de citoyens lambda – chasseur, trappeur-camionneur… – ayant un rapport particulier avec le territoire qu’ils occupent.

« Être sur le terrain, c’est confrontant. Il faut accepter d’aller à la rencontre de l’autre, d’être changé par lui. On n’a pas le choix. Maintenant, toutes ces personnes alimentent notre écriture chaque jour », explique Patrice Dubois.

Le théâtre, lieu rassembleur

Christian Lapointe, lui, est seul sur scène pour livrer Constituons !, mais la quantité de personnes impliquées dans le processus de création de ce spectacle donne le tournis. Elles sont près de 2500 à avoir réfléchi avec lui à une Constitution citoyenne qui répondrait à une question que l’homme de théâtre juge fondamentale : qu’est-ce qui définit un Québécois aujourd’hui ?

Le texte, rédigé par 42 citoyens choisis au hasard aux quatre coins du Québec, aborde les droits, les devoirs, mais surtout les préoccupations des Québécois ; il a même été déposé à l’Assemblée nationale. Cette ambitieuse démarche et les résultats obtenus forment l’ossature du spectacle Constituons !.

« À la différence de J’aime Hydro, Constituons ! ne témoigne pas d’une situation existante. Il a fallu la provoquer pour ensuite documenter », lance celui qui porte à la fois les chapeaux de dramaturge, de comédien et d’enseignant de théâtre.

Pour moi, le théâtre est un lieu de rassemblement qui peut servir d’agora populaire. Je dis souvent que le théâtre est un art qui peut créer des conflits sur l’oreiller ! Le débat se poursuit bien après que le spectacle est terminé.

Christian Lapointe

Annabel Soutar ne dirait pas autrement. La pionnière du théâtre documentaire se fait un point d’honneur d’alimenter le débat en présentant dans ses spectacles toutes les facettes d’un enjeu, y compris des points de vue qui peuvent être diamétralement opposés.

« Ce n’est pas juste une posture éthique ; je crois que ça fait de meilleurs textes. Le théâtre réside dans le conflit. Toutes les grandes pièces de l’histoire du théâtre présentent des personnages qui s’opposent. »

En théâtre documentaire, « ce conflit est à la base du texte. Les artistes peuvent alors entrer dans la conversation, pas par sensationnalisme, mais pour décortiquer la mécanique du conflit, pour que le public puisse être mieux informé. Parce que je trouve qu’on n’a pas beaucoup de temps pour réfléchir ces jours-ci… », dit celle qui a écrit plusieurs spectacles, notamment L’assemblée, repris cette saison.

Nos vraies histoires

De fait, aucun sujet ne semble trop aride pour le théâtre documentaire, comme en fait foi le grand succès de J’aime Hydro, qui porte sur les politiques énergétiques du Québec et qui célébrera cet automne sa 100e représentation. « Je crois avoir répondu à un besoin du public en vulgarisant avec beaucoup d’humour et sans me prendre au sérieux un sujet complexe mais important », dit Christine Beaulieu.

Cette dernière aimerait beaucoup renouer avec l’écriture d’une pièce documentaire, sur un sujet qu’elle préfère pour l’instant garder secret.

« Il y a des gens qui disent que le théâtre va mourir. Moi, je pense qu’il n’a jamais été aussi vivant. Il va juste l’être de plus en plus. C’est un des seuls lieux qui nous restent où, quand on arrive, on ferme notre téléphone pour être ensemble, à regarder la même chose. »

Le théâtre est le lieu pour se parler sincèrement. Cette communion est extrêmement forte. Et tant qu’à se rencontrer, pourquoi on ne se parlerait pas de nos vraies histoires ?

Christine Beaulieu

Parfois, ces « vraies histoires » naissent d’une quête individuelle pour déboucher sur un propos plus large, plus collectif. L’exemple le plus probant est peut-être Tout inclus, de François Grisé. L’acteur a été chamboulé lorsque ses parents ont décidé de quitter la maison familiale pour déménager dans une résidence pour personnes âgées. Dès lors, les questions ont fusé : pourquoi ce choix le mettait-il aussi mal à l’aise ? À quoi aspirait-il pour sa propre vieillesse ?

Pour trouver des réponses, il a décidé d’aller vivre un mois dans une résidence pour aînés. Celle où vivent ses parents refusait de le recevoir ? Qu’importe, il s’est exilé à Val-d’Or, où il n’avait jamais mis les pieds. Durant son séjour, il a interviewé une trentaine de résidants, notamment sur les raisons qui les ont menés à vivre dans ce lieu.

« Ils m’ont appris qu’il faut faire face à la musique, qu’il ne faut pas se cacher les choses puisque la vieillesse, ça s’en vient pour nous tous. Comme m’a dit Gisèle, une résidante : il faut se préparer jeune à être vieux, car on a le genre de vieillesse qui ressemble à la vie qu’on a eue… Il y a une grande sagesse dans tout ça. »

Une sagesse qui sort de la bouche de ceux et celles qu’on n’entend pas assez souvent. Le constat pourrait s’appliquer à toutes les pièces documentaires présentées cette année…

Six pièces documentaires 

Christine Beaulieu reprend J’aime Hydro du 10 au 21 septembre à l’Usine C et les 10, 11 et 12 janvier 2020 au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. D’autres dates sont prévues dans tout le Québec.

Tout inclus, de François Grisé, sera présentée à La Licorne du 1er au 25 octobre ainsi qu’au Théâtre Périscope, à Québec, du 15 avril au 3 mai 2020.

Christian Lapointe présente Constituons ! du 12 au 30 novembre au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Aussi du 4 au 15 décembre au Périscope de Québec.

L’assemblée, d’Annabel Soutar, est reprise à l’Espace Go du 25 février au 8 mars 2020.

Courir l’Amérique, de Patrice Dubois et Alexandre Castonguay, sera présentée au Quat’Sous du 3 au 28 mars 2020.

Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier présentent Pas perdus, du 14 avril au 9 mai 2020, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.