Un bébé qui s’endort juste avant le début de la répétition. Un autre qui fait ses premiers pas sur la scène. Une couche à changer entre deux répliques. Des pleurs communicatifs. Rien, dans la conception de la pièce Bébés qui sera présentée à l’Espace libre à partir de mercredi, ne se passe comme d’habitude.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Alexis Martin et Daniel Brière aiment les expériences et aiment le jeu. Trois ans après Animaux, qui mettait en scène deux comédiens et une vache, des poules et un chien, ils continuent de s’interroger sur le concept de présence scénique. Et n’hésitent pas à se mettre en danger en faisant jouer quatre bébés âgés de 5 mois à 1 an et cinq parents.

« Le théâtre est un monde de contrôle, explique Alexis Martin, qui a écrit les textes avec Emmanuelle Jiménez. Une représentation, quand elle est réglée, varie à peine de 30 secondes d’un soir à l’autre. Et là, on fait le contraire en introduisant un élément complètement aléatoire. »

Résultat ? « On n’a pas le choix d’accepter que, des fois, c’est le chaos », répond Daniel Brière, qui assure la mise en scène de la pièce.

Lâcher prise

Bébés est donc un exercice de lâcher-prise pour tout le monde, puisque les acteurs ne pourront pas se concentrer uniquement sur leur performance et que les directives du metteur en scène ne pourront pas être suivies à la lettre.

« Pour les auteurs, il faut qu’on assume qu’il y a des bouts de textes où le public va être distrait. En même temps, on est rigoureux, on veut que l’info se rende et maximiser la lisibilité », estime Alexis Martin.

C’est un de leurs profs de théâtre qui leur disait de ne jamais jouer avec un animal ou un enfant, « parce qu’ils vont vous prendre tout votre focus », se souvient Alexis Martin. « On est partis de là, on a décidé de faire une étude sur ce qui explique cette présence si forte, si dense, qui émane du bébé. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Les créateurs de la pièce Daniel Brière (à gauche) 
et Alexis Martin (debout au centre) sont entourés des comédiens Klervi Thienpont avec bébé Tinwah, Philippe Ducros avec bébé Elora dans le porte-bébé, Tienhan Kini, 
Eve Landry, Jacques L’Heureux et Nadine Louis et bébé Lorian.

Les deux créateurs sont fascinés par cet attrait viscéral qu’ont les gens envers les bébés, leur mystère et leur aura. C’est pourquoi le spectacle est conçu en respectant le rythme de ces « étrangers venus de l’espace », dit en souriant Alexis Martin, et en tenant compte des imprévus.

« Si un bébé se met à pleurer, il n’y a plus rien qui existe, souligne Daniel Brière. Il faut continuer, mais il ne faut pas faire comme s’il ne pleurait pas. Il faut s’en occuper quand même, mais ça se peut que le comédien qui était en train de dire son texte se retrouve avec un autre bébé dans les bras. »

Tout est donc fait en fonction de leurs besoins et de leur fuseau horaire – les représentations d’une durée d’une heure environ ont lieu le midi –, dans un espace sécuritaire, et jamais un bébé ne sera forcé à faire ce qu’il n’a pas envie de faire, tient à préciser Daniel Brière. « Il y a derrière la scène un lieu où ils peuvent se reposer ou être consolés. »

Et surtout, les bébés sont en compagnie de leurs parents, ce qui est un gage de confiance et d’affection. Les cinq parents – un couple et trois mamans – sont tous comédiens. « Quand on me l’a proposé, j’ai dit juste pour la forme que je réfléchirais, mais dans le fond, c’était oui tout de suite », raconte Eve Landry, qui participe à Bébés avec son fils de 1 an, Louis.

« C’est chaotique à souhait. Je ne sais pas si c’est du courage ou de l’inconscience, mais ce qui se passe, c’est exactement ce pourquoi on s’est embarqués. »

Le groupe a appris à se connaître et s’est rapidement soudé. « Tout le monde sait comment consoler mon bébé maintenant ! », rigole Nadine Louis, dont le fils Lorian a 5 mois. Daniel Brière et Alexis Martin ont d’ailleurs beaucoup aimé observer la différence d’approches des parents et de personnalités des bébés. Et les deux quinquagénaires ont bien aimé se replonger dans l’univers des bébés, « mais en ayant juste le beau côté ! », s’amuse Daniel Brière.

Ludique

S’il y a un côté ludique et expérimental à la chose, les deux créateurs ont fait leurs devoirs, rencontré des spécialistes et lu sur leur sujet.

« Mais on ne prétend pas tout dire non plus », précise Alexis Martin, qui explique que Bébés est « un vrai objet théâtral » construit en trois niveaux. Un niveau « plus poétique et métaphysique », avec une narration qui surplombe le spectacle, un niveau d’observation, où on regarde vivre les bébés, et des scènes de théâtre, des sketchs qui parlent de l’arrivée d’un bébé dans une vie.

« On se rend compte que, quel que soit le niveau, les bébés sont toujours le centre d’attention. Ils nous happent et nous fascinent, même quand deux acteurs sont en train de jouer ensemble, tellement leur présence est forte », explique Daniel Brière.

Comment entrevoient-ils le jour de la première ? Difficile de dire comment réagiront les bébés devant le public, s’ils figeront ou s’ils voudront aller à leur rencontre, mais aussi comment le public réagira à leur présence.

« On essaie d’être prêts techniquement, mais il y a toujours une petite angoisse car tout peut arriver », dit Daniel Brière. « D’autres fois il y a des miracles. Des moments de grâce, il y en a eu, et il y en aura encore », ajoute Alexis Martin. Surtout que les bébés changent à grande vitesse et qu’ils ont le don de les surprendre.

« Ça va sûrement dérailler de temps à autre, croit Alexis Martin. Ça ressemble à la vie, car le théâtre, ce n’est pas la vie, c’est une vie transposée, idéalisée. Mais là, on est dans une sorte d’instabilité cosmique. C’est ça : l’enfant comme facteur d’instabilité cosmique. »

Bébés, à l’Espace Libre, du 24 avril au 19 mai, à 12 h.