Depuis qu’elle est toute petite, des gens posent la main sur sa chevelure. « C’est une des questions que je me fais le plus poser depuis que je suis jeune : est-ce que je peux toucher tes cheveux ? Ça, c’est pour ceux qui demandent, parce qu’on [les filles noires] a aussi plein d’anecdotes de gens qui nous ont carrément mis la main dans les cheveux ! », raconte Jessica Beauplat.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

De ce geste quelque peu intrusif est née sa première pièce de théâtre Touche pas à mes cheveux — et autres principes de base, présentée dans le cadre du festival Fringe de Montréal, qui débute aujourd’hui pour se poursuivre jusqu’au 16 juin.

« C’est une chose universelle pour les filles noires. Pas juste les Noires, mais aussi pour mes amies latinos qui ont des cheveux hyper frisés et les femmes arabes. »

Même Solange Knowles a senti le besoin d’aborder le sujet dans une chanson, Don’t Touch My Hair, sortie en 2016. « C’est comme un hymne qu’on s’est approprié », remarque Jessica Beauplat. Et qui lui a servi d’inspiration pour sa pièce. Car derrière ce geste qui peut paraître anodin se cache, selon elle, quelque chose de plus profond.

« Il y a une curiosité, mais est-ce que ça ne part pas aussi du temps de l’esclavage ? s’interroge-t-elle. C’est comme si les Noirs avaient toujours été vus comme l’autre, le mystère, au lieu d’être considérés comme des êtres à part entière. Le droit que ces gens-là se donnent de toucher alors que tu ne ferais pas ça à n’importe qui… Le meilleur parallèle que je pourrais faire, c’est avec les femmes enceintes. Des gens mettent leur main sans penser que ce ne sont pas toutes les femmes qui aiment qu’on touche leur bedaine. »

Issue du monde de la communication et du marketing, Jessica Beauplat travaille chez un fabricant de jouets, collabore régulièrement au blogue Ton Petit Look et anime la websérie Les yeux de la ville. Ayant touché au théâtre plus jeune, elle a souvent eu envie d’y revenir. C’est après avoir lu un livre écrit par l’actrice et scénariste américaine d’origine indienne Mindy Kaling (The Mindy ProjectThe Office), trouvé dans un croque-livres, qu’elle a décidé de faire le saut. « Elle raconte qu’elle était nanny à New York, elle n’avait absolument rien et à un moment donné, elle s’est mise à écrire avec sa coloc. Elles ont participé au Fringe de New York. Je me suis dit : et si j’essayais de voir où ça peut me mener ? »

En quelques mois, elle a écrit sa première pièce, une comédie dramatique de 30 minutes, un one-woman show dans lequel elle incarne une professeure d’université qui a mis sur pied le cours Touche pas à mes cheveux. Un cours au titre accrocheur, mais qui sert de prétexte pour aborder des enjeux socioculturels plus profonds et l’histoire des femmes noires.

« Je voulais mettre de l’avant des histoires qu’on n’entend pas souvent, raconter de mon point de vue, le point de vue de la femme noire. Souvent, on a raconté des histoires à notre place, et je voulais que ça parte de moi. »

Alors qu’elle en était rendue à visiter le salon de coiffure chaque semaine pour dompter ses boucles, Jessica Beauplat a décidé de porter fièrement ses cheveux au naturel en 2012. Le 4 mai 2012, plus précisément — « je me souviens de la date, c’est dire à quel point c’est un moment important » —, elle a rasé ses cheveux abîmés par les produits chimiques pour les laisser repousser au naturel. « À travers ça, tu réapprends à avoir une certaine fierté par rapport à toi et à tes cheveux et à ne pas avoir honte de qui tu es », dit celle qui se réjouit de voir de plus en plus de femmes noires se réapproprier leur chevelure.

Touche pas à mes cheveux — et autres principes de base, du 7 au 9 juin et du 13 au 15 juin, au Ministère.

Pour consulter la programmation du Festival St-Ambroise Fringe de Montréal : https://montrealfringe.ca/