En 2019, pouvons-nous continuer à monter le théâtre d’un auteur misogyne reconnu ? Si celui-ci est considéré comme un génie et fait partie du répertoire mondial depuis 125 ans, doit-on dissocier l’œuvre de son créateur ?

Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

À l’ère du #moiaussi et de la parité sur nos scènes, voilà de bonnes questions que Luce Pelletier et neuf autrices – dont Rachel Graton, Anne-Marie Olivier et Anaïs Barbeau-Lavalette – se sont posées en travaillant sur Strindberg, à l’affiche d’Espace Go. Avec le désir d’exposer les contradictions de Strindberg, en retournant ces préjugés contre l’auteur de Mademoiselle Julie, Luce Pelletier a créé une pièce qui donne la parole à ses trois femmes. Un texte écrit à plusieurs mains qui tente de répondre à son mépris envers la femme ; une misogynie qui n’a pas disparu de nos sociétés avec la mort du dramaturge en 1913.

Or, si la prémisse de Strindberg est invitante, son résultat reste peu convaincant et confus.

Pas d’amour heureux

Si l’amour s’en va, la haine résiste à tout, croyait (en résumé) Strindberg, le dramaturge suédois qui a inspiré Bergman, pour ne nommer que lui. Ses mariages, ses séparations et ses relations de couple sont très documentés dans son journal et la correspondance qu’il nous a laissés. Ils constituent la toile de fond de ce spectacle en un acte, avec plusieurs allers et retours dans le temps.

August Strindberg était persuadé que « la cruelle incompréhension entre les hommes et les femmes » tient de la fatalité. Comme disait Sacha Guitry, un autre auteur misogyne notoire : « Les femmes sont faites pour être mariées et les hommes pour être célibataires. De là vient tout le mal. »

Peu importe ! Pour l’auteur du roman Inferno, vaux mieux une union orageuse que la terrible solitude. La pièce nous fait donc entrer dans sa tête, dans un long « flash-back » expressionniste, durant lequel l’auteur revoit son passé défiler.

Théâtre d’aujourd’hui

Hélas, il y a plusieurs maladresses dans la mise en scène de Pelletier, et les textes sont pleins de ruptures de ton, avec des changements de registres de jeu qui agacent à la longue. Par exemple, après une scène de ménage comique et naturaliste, la dernière femme de Strindberg, Harriet, livre le puissant monologue Je suis une femme seule, signé Véronique Grenier, sans aucune charnière. Comme si, en un clin d’œil, on passait de l’univers de Claude Meunier à celui de Denise Boucher !

Dommage, parce que la distribution, avec en tête le talentueux Jean-François Casabonne dans le rôle de Strindberg vieux, n’est pas mauvaise en soi. Et la conception de la production du Théâtre de l’Opsis reste fort soignée.

Ce bel écrin scénique et l’honnête performance des interprètes ne comblent pas les failles de ce spectacle rempli de trous et de longueurs.

On peut aussi se questionner sur la thématique de cette production. Si, en 2019, les femmes revendiquent (avec raison) une plus grande place dans le paysage théâtral et artistique québécois, pourquoi s’attardent-elles, en si grand nombre (elles sont 10 à l’écriture en incluant Pelletier), à analyser les propos furieux et misogynes d’un homme… du XIXsiècle ? Strindberg n’était pas qu’antiféministe. Il est aussi reconnu comme un homme névrosé, exubérant, frustré, qui a flirté avec la folie presque toute sa vie.

Alors permettons-nous de (re)jouer ses grandes pièces ; et laissons ses vices et ses délires sombrer dans la nuit profonde de l’oubli.

★★ ½ Strindberg. Collectif sous la direction de Luce Pelletier. Avec Isabelle Blais, Jean-François Casabonne, Marie-Pier Labrecque. À Espace Go jusqu’au 12 mai.