La pièce Kanata de Robert Lepage (Ex Machina), produite par Ariane Mnouchkine (Théâtre du Soleil) n'a pas reçu d'aide financière du Conseil des arts du Canada (CAC) et n'en recevra vraisemblablement pas à l'avenir non plus.

Publié le 26 juill. 2018
Mario Cloutier LA PRESSE

«En 2016, Kanata a été rejeté par un "comité de pairs" du Conseil, précisément parce qu'aucun collaborateur autochtone n'était identifié à ce moment-là. Par ailleurs, le Conseil des arts a décidé de suspendre toute décision de financement du projet dans le cadre de la tournée en Amérique du Nord en 2019-2020», a écrit hier la journaliste Emmanuelle Walter (auteure de l'essai Soeurs volées : enquête sur un féminicide au Canada) sur le site Arrêt sur images.

La compagnie de Robert Lepage, Ex Machina, a bel et bien demandé des subventions au CAC pour Kanata, mais elles ont été refusées. Ce qui signifie qu'Ex machina est au courant des questionnements éthiques autour de Kanata, et probablement de Slāv, depuis au moins deux ans.

«Le Conseil des arts du Canada a suspendu son analyse des demandes de subvention qui concernent spécifiquement le projet Kanata», a confirmé à La Presse le responsable des communications d'Ex Machina, Édouard Garneau.

Le CAC, qui dévoile de façon proactive les noms de tous ceux qui ont obtenu du financement, ne révèle toutefois pas publiquement les demandes qui ne sont pas acceptées. La mission du CAC est, cependant, assez claire.

«Le Conseil des arts du Canada défend la liberté artistique, de même que le droit de toutes les personnes, particulièrement celles qui appartiennent à des communautés qui ont souffert ou qui ont été exclues en raison d'obstacles systémiques, de raconter et de partager leur histoire. Nous insistons sur la responsabilité qu'ont les artistes qui soumettent une demande de subvention au Conseil pour des projets qui abordent des éléments distinctifs de la culture des communautés autochtones ou des communautés de diverses cultures à s'engager dans un dialogue respectueux avec ces communautés au sujet de leurs aspirations en matière d'affirmation, de reconnaissance et de dignité», a écrit le directeur du Conseil, Simon Brault au Collectif SLĀV Résistance le 13 juillet dernier.

À Paris en décembre

Kanata, qui doit prendre l'affiche à Paris en décembre et traverser l'Atlantique par la suite, est critiquée par des membres de communautés autochtones depuis deux semaines en raison de l'absence de créateurs des Premières Nations dans le projet.

Hier, l'écrivain canado-argentin Alberto Manguel a défendu Robert Lepage dans Le Devoir en affirmant : «Si nous exigeons que seules les victimes soient autorisées à parler pour elles-mêmes, nous les enfermons dans un statut permanent de victime sans espoir de libération.»

«L'Art est artifice et le théâtre est imitation. Toutes les actrices qui ont tenu le rôle d'Anne Frank sur scène n'étaient pas juives et tous les acteurs qui ont tenu celui d'Othello n'étaient pas noirs.»

Les critiques autochtones de Kanata se défendent de vouloir censurer la pièce ou de s'opposer à la liberté d'expression de ses créateurs. Malgré une rencontre de cinq heures la semaine dernière entre Robert Lepage, Ariane Mnouchkine et des représentants des Premières Nations, le statu quo à propos de Kanata a été maintenu.

En entrevue à Radio-Canada, Robert Lepage a défendu sa liberté d'expression, tout en reconnaissant que «le cas de Kanata est particulier. Les plaies sont béantes chez les autochtones. La douleur aussi. Ce qu'il faut comprendre, c'est que [les autochtones], on leur a tout pris [...] On leur a tout volé. Alors, c'est sûr que je comprends absolument que ces gens-là soient méfiants».